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Histoire d’étagères

30 mars 2010
Parfois, comme la plupart d’entre-vous,  je ne garde de la lecture d’un livre que le souvenir d’un point précis, d’un épisode spécifique. Ainsi j’ai lu, il y a très longtemps, un livre de Michel Déon, je crois que c’était : « Les Poneys Sauvages » dont j’ai à peu près tout oublié sauf un passage qui, depuis, se promène dans ma mémoire.
Dans cet épisode un ancien étudiant, entre-temps devenu un adulte engagé dans le monde, retourne dans le bureau de son ancien tuteur. Ce qui le frappe d’emblée c’est que les rayonnages, autrefois couverts de livres, sont maintenant occupés par des revues savantes. Déception de l’étudiant, son maître, référence autant morale qu’intellectuelle, s’est donc rendu à une mode. Sentiment d’une décadence qui préfigure une déchéance. Celle d’une culture qui renonce à ses piliers pour bâtir dans l’éphémère et l’inconsistant (ça c’est ce dont je me souviens. Le livre a, depuis belle lurette, quitté mes étagères et il est plus que probable que c’est très loin de ce qu’a écrit Déon . N’hésitez pas à rafraîchir ma mémoire)
Evolution des médias

L’intéressant pour nous c’est de voir une forme de diffusion du savoir céder le pas à une autre, poursuite d’un mouvement engagé de longue date. Plus notre connaissance/compréhension du monde augmente plus le rythme de cette croissance s’accélère. La communication du savoir doit donc passer par de nouveaux vecteurs qui, à leur tour, vont générer plus d’échanges d’idées à un tempo plus soutenu et donc plus de connaissances, etc. Cercle vertueux pour les tenants de la curiosité, cercle vicieux pour les partisans de la sagesse qui trouve que nous perdons le temps de la réflexion, de la prise de distance. Tous, cependant, amis de la connaissance,
Le livre, en tant que support, représentait une accumulation d’informations mais aussi, surtout, un capital de savoir, une réflexion sur les données, les faits. Les publications savantes, dans un premier temps, partirent de ce capital pour l’augmenter, en préciser tel ou tel point, voire le contredire. Après quelques temps les articles ont commencé une vie autonome, se référant les uns aux autres, construisant ainsi des ensembles structurés qui ne débouchaient pas forcément sur une monographie. Aujourd’hui les informations se sont encore diluées. Blogs, brèves, forums, wikis, etc. la connaissance passe par de nouvelles voies et le livre ne peut plus suivre. Les faits se pressent, le temps manque pour l’analyse. C’était le sens de l’article de Nicholas Carr « Is Google Making us Stupid », article qui a maintenant fait plusieurs fois le tour des mondes, virtuel et réel. (Version française traduite par Framablog).
Exemple
La Wikipedia, par exemple. Bâtie par une communauté, actualisée au fur et à mesure (et, là aussi, avec parfois quelques excès), est l’archétype des rapports que le web 2.0 entretient avec la connaissance. Elle a peu à peu et non sans mal gagné sa légitimité , commence à concurrencer les bibliothèques universitaires et devient une institution de la vie estudiantine,  à côté ou à la place des livres et des revues. Elle nous propose un modèle de communication de la connaissance aujourd’hui : un courant continu,  une multitude d’acteurs, un réseau. Au capital, à la floraison a succédé un flux ininterrompu. Cela déstabilise et inquiète d’autant que les institutions qui organisaient la genèse et la création du savoir ne sont plus tout à fait en phase avec cette évolution, personne ne semble maîtriser ce développement apparemment anarchique. Chaotique plus probablement : plus fumée que cristal pour reprendre le titre du livre d’Henri Atlan.
Et l’enseignement ?
Ce mouvement peut-il rester sans incidences sur l’enseignement ou, selon une autre perspective, l’école peut-elle continuer à être le conservatoire d’un mode d’organisation et de communication de la connaissance en voie d’obsolescence? Si sa mission n’était pas de former les jeunes pour préparer l’avenir, personne probablement n’y trouverait à redire. Nous avons pas mal d’institutions qui se tiennent encore sur le seuil du XXe siècle. Mais l’école a-t-elle, aujourd’hui mission à conserver, à préserver? Peut-on continuer à offrir aux élèves les mêmes contenus, organisés dans les mêmes structures disciplinaires? Comme l’écrit Pierre Frackowiak :
« ne nouvelle hiérarchie des disciplines et de l’accroissement exponentiel de la diffusion des savoirs. On ne prend pas suffisamment en compte le fait que la proportion des savoirs scolaires par rapport aux savoirs sociaux diminue d’année en année, donnant l’impression aux élèves qu’il y a des savoirs pour passer des examens, des savoirs qui seront rapidement oubliés, et qu’il y a des savoirs intéressants ailleurs »
Mais entre ceux qui ne veulent rien perdre de l’héritage et ceux qui veulent que les contenus s’adaptent aux nouvelles connaissances la seule chose que les élèves gagnent dans l’affaire c’est une augmentation incroyable, une inflation délirante des savoirs à assimiler. Il est clair que cela ne pourra pas continuer longtemps, d’autant plus que les enseignés semblent de plus en plus rétifs à cette forme de gavage. Quand à l’organisation de la transmission des connaissances en discipline, ce qui fut, au départ, un formidable outil est devenu successivement une facilité, un confort, avant de devenir un obstacle et, enfin, une franche nuisance. Le problème n’est donc plus de réfléchir sur ce que les élèves doivent savoir mais quel forme d’apprentissage peut les préparer à un monde dont personne ne sait vraiment à quoi il ressemblera. La question n’est plus de trouver ce qu’il faut modifier, réformer, adapter, dans la pédagogie, l’organisation du système éducatif ou l’équipement des classes en TIC. Nous sommes confrontés à la nécessité d’une rupture radicale, d’un changement de paradigme. Longtemps cantonnée au seul domaine pédagogique l’idée évolue sous la pression des changements socio-économique liée aux nouvelles technologies et c’est maintenant l’organisation de la transmission du savoir qui est concernée (cf Jacques Cool et nous même ;-) )
Radicalité ?

Nous avons, et c’est normal, le désir de « limiter les dégâts», de « sauver les meubles » en adoptant une position raisonnable : « Le web 2.0 modifie le monde et le regard que nous portons sur lui. Intégrons le donc à notre pédagogie ». Ils veulent travailler avec la Wikipedia ? enseignons leur la Wikipedia! Mais cette position n’est pas raisonnable, car dans cinq ou six ans quand la Wikipedia sera devenue soit tout autre chose, soit une survivance, que ferons-nous? Le changement de paradigme doit d’ores et déjà intégrer l’instabilité, l’incertitude et la mutation. Il est, en effet, fort probable que ce que nous vivons n‘est pas seulement un changement dans le contenu et le mode de transmission de de la connaissance mais dans sa nature même. L’article de Chris Anderson dans Wired : « The End of Theory » ouvre sur une évolution possible, à l’appui de quoi The Economist déploie tout un dossier : « Data, data everywhere ».
En guise de conclusion

Revenons au début de ce billet et à ces étagères où le solide ouvrage de référence doit s’effacer devant la multiplication d’insolentes revues savantes. Aujourd’hui les murs du bureau sont à nouveau couverts de livres, maintenant aussi décoratifs qu’inutiles, et, sur la table, un notebook, un iPad, un Kindle ou tout autre gadget relié à une bibliothèque universelle et à une encyclopédie en permanent renouvellement ; description crédible de notre avenir proche, valable pour demain, n’est-ce pas? Mais après-demain, vous le voyez comment, vous ?
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4 commentaires leave one →
  1. Iza permalink
    8 avril 2010 13:50

    Le lieu du débat existait, avec les termes bien posés … il suffisait que je clique … bien désolée (un peu surchargée) d’avoir tardé à le faire.

    bref, je pense en effet que la bonne question est « quel forme d’apprentissage peut les préparer à un monde dont personne ne sait vraiment à quoi il ressemblera ? » et que »Le changement de paradigme doit d’ores et déjà intégrer l’instabilité, l’incertitude et la mutation ».

    Je ne prétend pas avoir une réponse, mais disons que l’éducation populaire (d’où je viens), utilise avec entêtement des méthodes pédagogiques qui se veulent à l’opposé du modèle vertical parfaitement décrit dans votre page « à propos ». Curieusement, ses acteurs se trouvent étrangement démunis à se saisir du « changement de paradigme » en question.

    Alors que justement, je pense que les tenants de méthodes pédagogiques intégrant de fait « l’instabilité, l’incertitude et la mutation » sont forcément à même d’apporter quelque chose.

    Mais ils restent sur le bord, en s’effrayant de la mutation… la considérant comme une nuisance dites-vous ? c’est ça. Au mieux.

    Réticences culturelles, et … ignorance de ce qui se passe.

    Les enseignants de l’école, de l’éducation nationale et non plus populaire se comportent eux comme vous le dites : « outil pour l’apprentissage » et hop là. J’ai eu l’occasion de participer à un salon à Marseille (ORME) plein d’enseignants. J’étais étonnée de voir de quelle façon les problématiques sont abordées, à l’envers. Ils témoignent de leur utilisation du tableau blanc interactif ou de tel ou tel gadget, mais peinent à développer les objectifs pédagogiques autres que techniques.

    Développer les capacités d’analyse critique, la capacité à verbaliser les expériences, sa connaissance de soi, de l’autre, de soi face à l’autre, de soi face au groupe … voilà les compétences qu’il me semble urgent de renforcer… et aussi la créativité, et l’autonomie et bien entendu la responsabilité.

    Je travaille depuis plusieurs années à partir de l’apprentissage par expérience, qui a complété mon arsenal pédagogique « educ pop »… nous l’utilisons pour travailler autour des groupes (travail collaboratif, team building etc …).

    Nous avons donc des réflexions bien proches … je reviendrai pour d’autres échanges ;-)

  2. jp.jacquel permalink*
    11 avril 2010 19:57

    Il me semble clair que l’évolution de l’enseignement doit reprendre sérieusement en considération tout le travail qui a été fait par l’éducation populaire, l’éducation nouvelle, la pédagogie Freinet, etc. Surtout que les technologies de la communication permettent de leur un potentiel accru quand elle diminuent l’efficacité relative des pédagogies traditionelles.
    Cependant je ne suis pas vraiment étonné de la (relative) frilosité des formateurs. Ce qui pose peut- être problème c’est que l’ampleur des changements en cours n’est pas pleinement perçue. Pour l’instant c’est encore l’aspect technologique qui impressionne en premier. Les retombées culturelles,intellectuelles et sociales n’ont pas encore radicalement changé la vie quotidienne de beaucoup de gens. Je crois que l’on est au stade de la perception d’une multitude de petits changements qui ne forment pas encore un ensemble significatif.
    Ce qui explique peut-être que tout semble se ramener à une compétence technologique. Et là se glisse une potentielle concurrence avec la génération qui pointe le nez, d’où des articles comme celui avec lequel nous avons commencé cette conversation.
    Cependant je me demande si le principale obstacle à une prise en main de ces nouvelles potentialités ne vient pas du fonds humaniste de ces pédagogies centrées sur l’élève. Or il y a une veille méfiance vis à vis de la technique perçue comme potentiellement aliénante, ce pourquoi internet, les réseaux sont objet de suspicion. Qu’en pensez-vous ?

    PS : j’ignore tout de l’apprentissage par expérience. Est-ce en rapport avec les « nouvelles qualifications » de Laurent Schwartz ou quelque chose de tout à fait différent?

    • Iza permalink
      14 avril 2010 13:24

      Absolument. la méfiance vient de là. Il est certain qu’il existe une défiance culturelle envers la technique, la science. Chez Thierry Crouzet chez lequel je débat souvent, a été plusieurs fois évoquée par exemple « la posture de l’ingénieur » qu’on lui reproche (en partie à tort il me semble), supposée en effet froidement calculatrice, capitaliste, et aliénante donc. J’ai fait intervenir en formation Thierry avec des collègues, c’est en effet ce qui leur est venu aux lèvres immédiatement.

      Le problème, c’est que ces représentations les empèchent de saisir les enjeux, d’entendre vraiment venir le « monde qui vient » (si tant est que nous puissions un peu voir venir, ce qui n’est pas certain).

      Or, la discussion sur les enjeux est indispensable, incontournable. Même avec peu de recul et même avec nos petits moyens. Cette discussion est toujours abordée comme une bataille idéologique, ou les symboles et les mythes sont agités … et c’est tout. Je vous recopie un truc que j’avais utilisé dans un travail, tout me semble y être :

      Victor Scardigli, dans « Les sens de la technique », établit une typologie en 7 « miracles » ou « plaies/frayeurs » particulièrement intéressante pour décrire (et percevoir l’étendue des champs concernés) l’imaginaire des techniques, production symbolique de notre culture :

      le pouvoir : soit les TIC apportent de la liberté, soit ils aliènent et asservissent l’homme à la machine
      le savoir : soit les TIC apportent de « l’intelligence collective », soit à l’opposé, ils abêtissent
      la mémoire : soit les TIC permettent de rester connecter et de tout mémoriser (l’externalisation des fonctions cognitives pointée par Michel Serres), soit ils peuvent défaillir et emporter avec eux la « mémoire » accumulée
      la justice sociale : soit les TIC égalisent les chances de chacun, soit ils accroissent les différences (thème de la « fracture » numérique)
      le lien social : soit les TIC accroissent les échanges entre les individus et les communautés, soit ils créent de la solitude devant l’écran et enferment au sein de « tribus ».
      la prospérité économique : soit les TIC créent des richesses et une nouvelle économie apparaît (selon la thèse de Schumpeter), soit les TIC détruisent et menacent les métiers
      l’espace-temps : soit les TIC accroissent la mobilité physique, le temps réel et la vitesse, soit les TIC se substituent aux déplacements et créent une « humanité assise ».

      L’idée serait donc d’aller au delà de ces oppositions pour … réfléchir vraiment ? d’où l’idée que les compétences permettant une meilleure analyse critique, une distanciation etc … me parait forte.

      Pas plus tard qu’hier, j’ai commenté une somme faisant le point sur l’éduc pop qui peut vous intéresser. On y retrouve ces objectifs assez bien détaillés. http://reseaudespam.viabloga.com/news/l-education-populaire-en-question

      j’avais identifié une autre opposition, plus philosophique, plus politique… celle redéfinit le rapport entre le collectif et l’individu, d’une façon plus libérale (au sens philosophique). ça rejoint l’opposition pointée plus haut … alors que l’acception libertaire de ces représentations pourraient trouver une place dans nos systèmes de référence.

      Pour l’apprentissage par experience (ou experientiel), vous trouverez des références avec David Kolb. Mais en très très gros, il s’agit de proposer des expériences aux apprenants dont ils se saisissent tout seul, pour ensuite leur permettre d’en construire le sens.

      En gros, on s’éloigne encore plus du modèle vertical. Pour vous illustrer par ma pratique personnelle (je suis formatrice donc), j’ai toujours utilisé des méthodes actives en formation, où je privilégiais les mises en situations, l’appropriation etc … mais ensuite, j’exploitais le sens de ces situations, à partir bien entendu des retours des stagiaires, mais pour aller là où moi je voulais… je recontruisais moi le sens de l’expérience pour coller à mon contenu.

      A partir de ma découverte de l’apprentissage par experience, j’ai avec mes collègues été beaucoup plus loin … nous proposons des situations problèmes… les stagiaires s’en emparent, puis ils construisent le sens eux-même. Ce qui veut dire que s’ils ne percoivent pas quelque chose que nous avons perçu … nous le gardons par devers nous… c’est jusqu’auboutiste, mais très fort. ça a revolutionné ma pratique. (bon, il est vrai que les contraintes ne sont pas les mêmes, nous utilisons cet outil dans le cadre de stages où l’objectif est justement de travailler sur le groupe ou l’individu, et pas de programme ou de savoirs précis à transmettre).

      Je crois que ma collègue (préposée aux questions théoriques dans notre équipe) a inscrit Bertrand (j’ai trouvé ce prénom en googlisant) Schwartz dans notre biblio avec « construire une pensée collective pour l’action » mais je n’en suis pas certaine. On est pas loin en tous cas.

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