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Education française : entre ringardise et déficit de motivation

8 janvier 2011

A en juger par les témoignages de jeunes étudiants français qui ont renoncé à devenir professeurs et dont le journal Le Monde se faisait écho il y a peu, on est surpris de voir combien la désaffection à l’égard de la profession d’enseignant trouve sa justification là où certains ne l’attendaient pas forcément : enseigner serait un métier ennuyeux, sans perspective de développement personnel, sans créativité, sans surprise, sans qu’on comprenne ni où ni comment on pourra trouver la motivation suffisante pour aller de l’avant.

En clair, enseignant est un métier de ringard.

Ringardise ?

Sécurité de l’emploi et longues vacances ne seraient plus des arguments suffisants pour rendre attractive une profession certes jugée mal payée, mais surtout perçue comme figée dans un système sclérosant, où l’autonomie personnelle est inexistante, où l’on souffre, et où l’on est laissé pour compte, livré à soi même, sans plus jouir de prestige, de reconnaissance, voire de respect. Finis les temps de l’instructeur à la Pagnol dans une France qui faisait de l’instituteur un petit notable respecté aux côtés du médecin et du maire, piliers d’une société républicaine encore largement rurale.

Un article de Jean-Louis Auduc paru dans le Café pédagogique d’hier enfonce le clou suite à la parution d’une « étude relative au dispositif d’accueil, d’accompagnement et de formation des enseignants stagiaires des premier et second degrés », et dont il dit ceci :

« Une telle étude montre la nocivité du dispositif instauré pour les nouveaux recrutés dans le métier enseignant. Les difficultés, les souffrances décrites ici contribuent à dissuader des jeunes de se diriger vers le métier enseignant »


Et un constat pessimiste de plus, et justifié hélas ! Face à la situation d’une éducation nationale en grave crise et dont les observateurs et acteurs de tous bords ne cessent de dire combien il est urgent de le réformer avant qu’il ne soit trop tard, on comprend combien l’image du système éducatif soit ni négative, anachronique et poussiéreuse, et le métier d’enseignant si peu attractif.

Il semble donc que le cri d’alarme que portent certains ait suffisamment porté hors des murs des cercles d’experts en éducation pour que s’en convainquent les hypothétiques futurs enseignants, avant de prendre leurs jambes à leur cou. Quant aux impétrants des concours de recrutement, l’absence de formation pédagogique qui leur est désormais proposée en guise de bienvenue ne vient que renforcer leur sentiment légitime d’être abandonnés à leur sort et à leur pratique solitaire de la profession. Combien de temps vont-ils tenir ? La situation est préoccupante.

Modernité !

L’école s’interroge en effet aujourd’hui sur ses missions (ou devrait le faire), la profession se cherche, et semble bien s’être perdue dans l’entreprise, quand dans le même temps la jeunesse évolue, voit le monde évoluer, et certaines idées faire leur chemin et conditionner leur vision du monde ainsi que leur orientation professionnelle.

A l’heure où un nombre exponentiel d’humains s’approprient le Web et ses usages, découvrent et inventent de nouvelles pratiques, explorent de nouveaux modes d’échange et de production, d’idées comme de décisions, chacun constate que cette soif de davantage de transparence, d’autonomie, de partage, pénètre peu à peu nos sociétés, l’économie comme la politique, l’entreprise elle-même qui mute lentement en entreprise 2.0. Et en disant cela, il n’est pas question de céder à une utopie techno-futuriste aussi naïve qu’irréaliste.

Les usages sociaux et organisationnels évoluent bel et bien, il s’agit de s’en convaincre, et ils se répandent par capillarité, partout. Le numérique pénètre ainsi le monde du travail, et le transforme.

Les services publics, l’Education publique dans sa version hexagonale seraient donc des mondes si étanches que cette réalité leur resterait totalement étrangère ? L’immobilisme et le conservatisme seraient si forts qu’il serait vain de penser pouvoir encore espérer voir les choses changer ? Il y a sans doute en substance un peu de tout cela dans le constat que dressent ces jeunes qui nous disent leur doutes face à la profession d’enseignant, et crient leur solitude ou leur souffrance pour ceux qui ont dépassé ces doutes et sont devenus enseignants.

Pourtant,  quoi de plus moderne que ce métier ? Quel métier d’avenir, à l’heure où se bâtit une société de la connaissance, où la production culturelle se focalise tant sur la jeunesse, et qu’une Troisième Révolution industrielle se profile, dans laquelle la transmission des connaissances et des compétences, et l’interconnectivité via les TIC, devront jouer un rôle fondamental ! Comment ne pas envisager que l’éducation va jouer un rôle essentiel dans ce moment ? Celle-ci va évoluer, elle évolue déjà et nous essayons d’en rendre compte ici même. Elle le fait dans et hors de l’école, en France comme ailleurs, et les jeunes n’attendent pas pour s’approprier les outils qui s’offrent à eux pour se former, mais ils auront de la peine à y parvenir seuls, il auront besoin d’accompagnement, d’être aidés, comme nous ne cessons de le répéter.

Les formateurs professionnels joueront donc un rôle essentiel dans cette nouvelle phase du développement de nos sociétés et de nos économies. Si l’ingénieur fut un métier clé accompagnant les Première et Seconde Révolution industrielle, le professeur, le formateur, risque fort d’avoir un rôle principal dans la Troisième Révolution industrielle.

Motivation

Partant, comment ne pas s’étonner de l’image ringarde du métier de professeur que renvoie l’Education Nationale ? Du formidable décalage existant entre les attentes et les besoins de la société et l’image de l’enseignement et de sa pratique telle que nous l’avons décrite plus haut ?

La question est donc : comment changer l’image de l’enseignement, et parvenir à motiver les futurs professeurs (et actuels !) ?

La motivation naît de différents facteurs, personnels, et il difficile de parvenir à trouver des recettes universelles. Le salaire est évidemment une donnée importante, mais il n’est pas certain pourtant que ce soit le premier ni le seul des facteurs motivants, à fortiori au-delà d’un certain niveau de salaire. Les jeunes qui se détournent de la profession aujourd’hui se plaignent des niveaux de rémunération et ont raison de le faire, mais sans doute plus encore de l’inadéquation entre temps consacré et pénibilité du travail et salaire. En clair, c’est mal payé, mais encore plus compte tenu des conditions de travail et du peu d’intérêt du métier. Il faut donc sans doute valoriser les salaires dans de nombreux pays, en France comme ailleurs (que dire de l’Italie par exemple…), mais ce n’est pas pour autant une garantie de succès.

Il faut aussi améliorer la capacité qu’a le système éducatif à motiver son personnel, à le faire participer à des projets épanouissant et impliquant.

Car la motivation dépend aussi de la capacité à faire des choix, quand on est amené à délibérer, et à décider en conséquence. Elle est aussi fonction du degré d’implication. Les situations de concurrence, d’émulation sont donc requises, car elles suscitent l’inventivité, les choix, le risque etc. Il s’agit donc de travailler avec les autres, en regardant les autres, en échangeant avec eux, en se confrontant à eux,  et en suscitant ainsi cette émulation/motivation qui fait tant défaut. Participer à un réseau professionnel donc, et en finir avec la pratique solitaire sous la férule d’une administration demandant l’application de règles venues d’en haut et sans qu’on puisse avoir les moyens d’exercer un levier quelconque, et expérimenter ses solutions et en discuter.

Certains professeurs (trop nombreux encore et démotivés par le système qui les invite à agir ainsi) doivent donc aussi accepter de changer leurs pratiques, eux qui travaillent la porte close, de passage au lycée pour les heures dues et retour à la maison, coupant tous les liens à leurs élèves et leurs collègues une fois la porte de l’école franchie. Où est leur motivation ? Comment ne s’émousse-t-elle pas si toutefois elle existe ? Où est le sens de leur entreprise ? Quelle est la direction qu’ils se fixent dans l’exercice de leur travail ? Et il s’agit bien ici de motivation, car cette dernière implique la définition d’une direction.

Mais le système éducatif qui produit ou autorise ce genre de comportement est le plus à remettre en cause. C’est à lui que se confrontent les jeunes professeurs pleins d’espoir et encore dénués de toute forme d’habitude professionnelle, bonne ou mauvaise.

Or ils se sentent perdus, et il sont de fait souvent abandonnés à leur sort, sans même savoir quel est le sens qu’ils doivent donner à l’exercice de leur profession, et sans qu’on les stimule suffisamment, qu’on les accompagne, qu’on les confronte par l’échange et la contradiction à leurs collègues et à leurs objectifs. Ils ont le sentiment qu’ils n’auront pas de marge de manoeuvre suffisante dans un système englué dans sa pesanteur administrative et ses traditions invariantes pour pouvoir procéder à des choix impliquant, innovant. Alors comment, oui, comment imaginer qu’ils puissent être motivés ? Comment peuvent-ils avoir envie de faire et d’inventer ?

Décentralisation

Le cabinet McKinsey avait en 2007 identifié les facteurs de succès des systèmes scolaires.

Il vient en décembre de publier une étude sur « les clés de l’amélioration continue des systèmes scolaires ».

Il se pose la question de savoir comment faire progresser les systèmes scolaires performants, sans pour autant dépenser plus (l’exercice devrait en intéresser plus d’un en Europe…).

Le Cabinet a analysé 600 mesures mises en oeuvre dans une vingtaine de pays. A l’issue de l’étude McKinsey s’autorise à dire avec optimisme qu’il est possible pour un système éducatif de progresser en 6 ans. Pour y parvenir il identifie des leviers fondamentaux parmi lesquels deux en particulier se dégagent : la transmissions des bonnes pratiques pédagogiques au sein d’un établissement, et le renforcement des marges de manoeuvres des structures régionales et locales, tels les rectorats. Les modes opératoires sur le terrain révèlent donc leur efficacité contre les pratiques administratives centralisées. Et une constante émerge pour assurer l’amélioration du système éducatif : la valorisation des parcours de carrière et l’accompagnement des jeunes enseignants. Tout un programme n’est-ce pas ?

La conclusion mérite d’être signalée :

« Si l’on s’en réfère aux classements internationaux de référence, l’enjeu pour la France est de passer du niveau « bon » au niveau « très bon » puis « excellent », tout en assurant l’homogénéité de ce niveau sur l’ensemble de son territoire.

Pour répondre à cet enjeu, les grands principes se dégageant de cette étude et les leviers de progression identifiés semblent pouvoir s’appliquer à la France, avec deux priorités : renforcer le développement professionnel des enseignants et leurs pratiques pédagogiques sur le terrain par un travail au sein des équipes d’enseignants et en partageant les bonnes pratiques ; accroître les marges de manoeuvre au niveau des rectorats, des établissements ou groupes d’établissements, notamment en termes de capacité d’innovation et de prise d’initiatives pédagogiques. »

Que dire de plus ?

Changer est possible. La décentralisation de l’organisation administrative du système éducatif français est un préalable à ce changement. Ceci implique une volonté politique ad hoc. Et il s’agira d’avoir plutôt de la lucidité que du courage pour les autorités en charge.

La motivation des professeurs est également une nécessité. Il faut stimuler leur autonomie et les initiatives de  partage et d’échange de leurs pratiques et expériences, en les émancipant des instructions, contraintes et exigences ministérielles. La pédagogie ne se décrète pas, elle s’expérimente.

Alors professeurs,  haut les cœurs, on a besoin de vous ! Le changement est non seulement possible, il est aussi nécessaire au développement de nos sociétés modernes !

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3 commentaires leave one →
  1. 6 février 2011 14:28

    pfff, tant que les différents protagonistes, parents, inspecteurs, et plus ou moins élèves, seront dans une démarche de caprice et de soumission à des pulsions primaires, et que cette démarche sera confortée par tous les organes de la société (médias en tête) parce qu’elle est commercialement et politiquement exploitable, on ne pourra pas avancer.
    les profs qui ont en face d’eux des gamins pourraient les aider à grandir s’ils étaient soutenus pas les parents et l’administration, mais ces derniers sont aussi gamins que leurs enfants, ils ne veulent que du facile, de la réussite immédiate sans efforts, aucune contrainte, de la promotion et de l’argent facile, or ça n’existe pas ailleurs que dans des bulles spéculatives.
    L’éducation obéit aux diktats actuels: créer des bulles d’illusions pour essayer de satisfaire rapidement des clients ou des électeurs.
    alors non, on ne peut pas être motivés, quand on voit à quel point on éduque des enfants pour une société où on ne leur demandera que de rester le plus bêtes possible.

    les ennemis? consommation, drogue, alcool, sexe facile, frime, paresse (films, jeux vidéo…), et toutes les illusions qui vont avec: cinéma, top models, traders, etc….

    On ferait avancer les enfants si tous les acteurs de l’éducation faisaient la promotion de la science, de l’esprit critique, du raisonnement, de la production pour augmenter le niveau de vie, de la durabilité dans l’engagement ou dans les moyens de production, de la pérennité des objets (de l’électroménager aux habitations) en vue d’un accroissement de richesse pour le plus grand nombre, mais aussi la pérennité dans la vie affective, pour éviter que les adultes se dégradent et dégradent à leur tout leurs enfants, la durabilité dans les orientations politiques, sociales, éducatives et culturelles (sans qu’il soit nécessaire d’en limiter le champ) et un tas de choses de ce genre, pas du tout politiquement correctes, pas du tout dans le sens de la critique cynique ambiante, mais des choix, simplement, de bon sens.

    alors oui, on aurait l’impression que nos journées harassantes, dont on revient anéantis le plus souvent, auraient servi à quelque chose, à quelqu’un. aux enfants, en premier.

    m

  2. 6 février 2011 14:31

    mais le couplet sur les pratiques pédagogiques, le management, la motivation par le salaire, c’est zéro: ça n’attirera que des jeunes loups, qui seront d’autant plus déçus que leur motivation n’aura jamais été placée dans la réussite des enfants, mais dans leur épanouissement personnel et professionnel à eux seuls!

  3. 6 février 2011 14:46

    Vous illustrez assez bien mon propos en terme de déficit de motivation…
    Je ne suis pas certain de bien comprendre ce qui ressort de votre commentaire sinon un constat négatif porté sur le système éducatif (français j’imagine ?).
    Que proposez-vous donc pour sortir du marasme éducatif que vous décrivez?

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