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Quelques nouveautés introduites par Internet et ce que cela change pour l’école – 2/ Pratiques

16 mars 2011

Quittons le domaine des grandes idées et voyons quelques une des nouvelles pratiques sociales et économiques qui sont nées avec internet.

 

Dans le prolongement de la première partie on peut voir nos pratiques du réseau sous deux angles : les noeuds, d’une part, les flux de données de l’autre. Je vous propose quelques aspects qui me semblent importants, liste incomplète, bien sûr, aussi partielle que partiale et qui appelle donc vos critiques et vos suggestions.

Côté acteurs du Web

Données individuelles

Toutes les informations que nous mettons sur le web sont plus ou moins récupérables. La discussion sur la frontière de plus en plus mouvante qui sépare vie public et vie privée se poursuit. Au long de cette discussion paraît se creuser un fossé entre générations. Les adultes tiennent à préserver leur intimité refusant de livrer à l’État, aux entreprises privées et au public en général des informations qu’ils jugent confidentielles. Les plus jeunes trouvent que les avantages qu’offre le web valent bien le sacrifice.

Ainsi entrer dans le jeu du web suppose que vous acceptiez le statut de personne publique. Avant vous étiez obscur et discret, on ne savait rien de vous et votre opinion n’intéressait personne. Aujourd’hui vous pouvez la publier et la faire circuler. Fin de l’anonymat et fin de l’obscurité. Un statut jusqu’ici réservé aux riches et aux puissants est maintenant à la portée du premier blogueur venu. Dans ce cadre notre identité prend alors toutes les caractéristiques d’une marque. A nous de la faire connaître, d’en prouver la fiabilité et l’utilité.

Participation

Sous son aspect bénévole c’est la logique qui sous-tend des entreprises comme Wikipedia.
Les outils en sont le blog, Twitter, mais aussi toute évaluation d’une information ; j’attribue une note, j’ajoute un commentaire… La participation prend des visages extraordinairement variés, citons, juste pour l’anecdote, l’histoire de cet enfant chinois retrouvé grâce à un réseau social.

Le crowdsourcing, lui, s’installe lentement dans le monde économique, sous des formes parfois discutables. Les consommateurs sont, semble-t-il, beaucoup plus innovants que les entreprises ou les laboratoires. Les marques les utilisent donc pour améliorer leurs produits. Dans certains cas elles les récompense financièrement mais toujours sans lien réel avec les bénéfices attendus.

Tout utilisateur du web en est potentiellement acteur. Chacun peut commenter, ajouter une information, relier des données entre-elles,… Sur cet excellent billet de son blog, affordance.info, Olivier Ertzscheid commente la typologie “contributifs – participatifs – consultatifs” et rend compte de l’augmentation régulière de ceux qui agissent sur le web.

Partage

Le partage est la forme élémentaire de la participation. “J’aime” sur Facebook, je signale sur Twitter, autant de gestes simples et rapides grâce auxquels vous allez faire savoir à votre réseau d’ “amis” qu’il existe ici une information, un document intéressant.

Même s’il n’ajoute rien, le partage donne à l’information une audience et une portée plus grande qui l’enrichissent :

« Quand on partage un bien matériel, il se divise, quand on se partage un bien immatériel il se multiplie.
(Serge Soudoplatoff, voir aussi son blog)

Communication

Elle se fait de tout le monde vers tout le monde et en même temps, cette ubiquité est une nouveauté complète.
L’actualité récente en Afrique du Nord et au Proche-Orient  montre des exemples percutants de ce qu’ Internet modifie dans la communication et comment cela peut influer sur les évènements. Ce n’est pas Twitter qui a amené la population tunisienne à se soulever, mais il a joué un rôle central dans le déroulement de la révolution.

La presse et la télévision obéissent à un modèle centre vers périphérie, le téléphone permet une circulation en réseau mais pour toucher beaucoup de gens l’information doit être répétée autant de fois. Avec internet une information peut être diffusée largement, rebondir et remonter. Le réseau ainsi constitué est plus complexe et plus fiable (ce qui ne signifie pas que l’information sur le web soit fiable).

La participation, le partage, la communication en réseau, ces différents aspects du web réhabilitent l’individu et lui confèrent, en même temps qu’un nouveau pouvoir, de nouvelles responsabilités.
Mais ce même individu peut aussi n’être qu’une particule dans un ensemble beaucoup plus vaste. Que signifie ajouter une étoile à tel livre ou tel CD si vous êtes le 3 000e à le faire? On retrouve ici, la logique du nombre, de la foule, du suffrage anonyme.

Communautarisme

Dans le numéro spécial de Sciences Humaines consacré à l’évolution des idées depuis 20 ans (Sciences Humaines – numéro spécial anniversaire : 20 ans d’idées ; le basculement – n° 222, janvier 2011) l’article consacré aux identités de référence (Vers des identités mondialisés, p.34) montre qu’à travers le processus de mondialisation une autre forme de communautarisme est apparue qui ne tient pas compte du lieu.

Internet libère les individus de la contrainte géographique. A travers les réseaux sociaux des communautés se constituent. Les frontières ne disparaissent pas elle passe au travers des réseaux sociaux, les 600 millions d’ “habitants” de Facebook convergent en agglomération de tailles variables et s’associent en des nébuleuses plus ou moins compactes dont les intérêts peuvent être contradictoires et les comportements mutuellement hostiles.

Des groupes qui ont vu le jour dans un lieu ou une circonstance particulière peuvent continuer de vivre malgré la distance : association d’anciens élèves, familles dispersées, communautés villageoises… Ces liens entretenus avec facilité et souplesse permettent aux exilés, aux immigrés, aux voyageurs de garder le contact avec leur communauté d’origine. Si cela leur permet de mieux vivre l’éloignement, c’est aussi un obstacle à l’intégration.

Ces appartenances sont confrontées à celles du monde physique, le quartier, la ville, le café du coin… Pour beaucoup cependant l’opposition n’est qu’apparente et si nous avons encore du mal, parfois, à tolérer qu’un interlocuteur continue à utiliser l’ordinateur, le smartphone ou le téléphone mobile en même temps qu’il s’adresse à nous dans le monde physique, il va probablement falloir reconsidérer notre conception de l’étiquette sur ce point. Le “multitâches” concerne aussi les relations humaines.

A l’idée d’un internet, réseau mondial unissant tous les humains, il faut substituer celle d’un patchwork de sous-réseaux, de groupes liées par un intérêt commun, une histoire partagée. Il serait évidemment stupide de dire que le web encourage le communautarisme, il faut cependant abandonner l’utopie d’un monde aussi plat que fraternel.

… cela ne veut pas dire que les TIC seraient sans incidence sur la configuration de nos réseaux sociaux. Pour certains analystes, nous sommes en trains de vivre la transition d’une société constituée de “petites boîtes” à une société “glocale” (globale-locale). Dans un chapitre de l’ouvrage Digital cities II(2002) le sociologue canadien Barry Wellman décrit ces petites boîtes étanches comme les petites communautés d’individus liés par des liens forts d’avant Internet. Le changement induit par l’ubiquité nouvelle de la communication assistée par ordinateur ne saurait être qualifié ni d’atomisation sociale – où les “boîtes” seraient pulvérisées et les individus feraient l’expérience d’un enfer d’isolement – ni comme un effet de petit monde tout inclusif – où chacun d’entre nous serait connecté en permanence à tous les autres. Il nous faut recourir à un troisième modèle, dans lequel les petites boîtes existent toujours, mais reliées par des passerelles et des ponts…

« Des parias, des ponts et des primates » : texte de l’intervention d’A. A. Casilli à la Villa Gillet (10 févr. 2011).

Identités multiples

L’amateur de meubles anciens, l’enseignant et le joueur de boules du Café des fleurs peuvent à l’occasion être une seule et même personne, qui tient un blog, a un profil Facebook et tweete régulièrement. Mais les lecteurs du blog du bouliste ne sont pas amateurs de meubles anciens et ceux qui suivent l’enseignant sur Twitter ne s’intéressent pas trop aux clients du Café des fleurs.
Internet nous incite à diviser notre identité en de multiples profils. Et sous chacun d’entre eux nous participons à un réseau social, nous y exposons plus ou moins notre vie privée, nos comportements y sont différents, nos images de marque sont inégales.

Upon soaking myself in social media over the last year, I was surprised to find that many of those most steeped in social media maintain not just one blog, but several (and in some cases more), each devoted to his or her distinct interests. I have also found that it is similarly common to possess multiple Twitter identities; in one case it was weeks before I realized two “friends” were actually a single person. Maintenance of multiple personalities in real-life flesh-and-blood social networks is considerably more difficult.

Cette citation est tirée d’un billet de Marc Changizi (auteur de “The Vision Revolution – Ben Bella Books, 2009) où il met en évidence les aspects positifs de cette tendance.

Par ces identités multiples nous pouvons mieux gérer nos images de marque et ne laisser voir de nous que ce qui nous est utile. Nous réserverons les images festives ou plus intimes à la famille et aux amis par le biais d’un pseudonyme et d’une séparation radicale des identités.

La numérisation de l’identité sur internet permet une nouvelle définition de l’identité individuelle et de son engagement dans le monde. Les notions de communauté, de réputation, de participation bougent et n’ont plus la même signification, ni le même sens.

Côté flux de données

Disponibilité

Les connaissances sont disponibles partout et de plus en plus. Ce qui ne résout rien, reste encore à les trouver. Nous sommes passés en une dizaine d’années du portail qui recommandait les sites les mieux appropriés jusqu’à la toute puissance des moteurs de recherche.
Ceux-ci n’explorent qu’une partie du web, mais pour l’utilisateur aux besoins modestes c’est souvent suffisant, les problèmes sont ailleurs. D’une part les sites qu’ils renvoient en premier ne sont pas forcément les plus pertinents et les plus fiables, juste les plus populaires. Ce défaut serait mineur si nous savions mieux manipuler les termes de recherche et si notre curiosité nous poussait au delà de la première page.

D’autre part les résultats de notre recherche ne sont pas organisés. Certains moteurs tentent la structuration par diagramme ou par d’autres moyens mais le classement des sites n’est pas l’organisation des connaissances. Nous préfèrerions disposer d’un digest efficace et clair des informations les plus récentes et les plus pertinentes. Cela dit les premiers progrès dans cette direction se dessinent avec des moteurs comme qwiki qui exploite la Wikipedia. Cette direction va peut-être bénéficier des retombées de certaines avancées en programmation comme celles qui ont abouti au programme  Watson.

Diversité, hétérogénéité et complexité

Un lecteur de quotidien a pris l’habitude d’y retrouver tous les jours les informations les plus importantes éventuellement commentées. Ces commentaires s’inscrivent dans une cohérence idéologique que dessine la ligne éditoriale du journal. Nous y retrouvons des opinions et des perspectives qui confortent plus ou moins les nôtres.
Rien de tel sur le web. Il n’y a pas de cohérence a priori des données. Le travail de constitution du sens a partir des résultats d’une recherche est extrêmement complexe et c’est probablement ce qui nous arrête au seuil de la deuxième page. Les données ne portent pas de messages explicite ou simplificateur. Le monde s’y lit comme un système d’informations où des flux changeant dessinent une “réalité” toujours différente. Les solutions univoques et les remèdes miracles ne sont plus de mise.
Pris au sérieux le web nous confronte à la complexité sur le mode expérimental. Exactement l’opposé du discours didactique ou la linéarité de la causalité est inévitable.

Organisation des données

Pour trouver notre chemin dans le monde nous avons besoin de l’organiser, d’y créer des catégories, des ordres, des espèces. Cette activité intellectuelle a pris depuis le Moyen-Âge une importance considérable. Dans son livre “Everything Is Miscellaneous: The Power of the New Digital Disorder” (Henry Holt, 2007) David Weinberger montre que le nombre des informations disponibles aujourd’hui pour décrire le monde permet d’en obtenir une image numérique de plus en plus précise. Il devient donc possible de l’organiser à la demande par le biais d’un classement par étiquettes renouvellé à chaque fois en fonction de nos besoin. C’est la fin des index, des classifications, des listes raisonnées, etc. L’utilisateur crée autant de configurations que de besoin.

Dans ce livre Weinberger utilise beaucoup les bibliothèques pour montrer comment par la sophistication de leur organisation elles représentent l’archétype d’une structuration des connaissances, maintenant en voie de désuétude. Il n’est peut-être pas indifférent de noter qu’une certaine conception de l’enseignement s’appuie précisément sur la bibliothèque image d’un savoir illimité et raisonné.

Des outils performants et gratuits

Dans le registre de la production il faut bien sûr noter que le web nous propose quantité d’outils performants et gratuits pour produire de l’écrit, du document et pour le diffuser. Traitements de texte, tableurs, outils de présentation, publication de PDF et de prise de notes, cartes mentales, retouches de photographies, publications de vidéo, vidéotéléphone… sont disponibles sans bourse délier.
Avec ces outils bon marché la production de documents variés et de bonne qualité est à portée de main. Ecrire un livre et le publier ne coûte à peu près rien, pas plus que la réalisation d’un court métrage ou la promotion de ses photographies (1). L’industrie et la standardisation ont permis la démocratisation de la culture. L’immense majorité des foyers peuvent disposer de livres de poche des meilleurs auteurs, avoir sur leurs murs quelque reproduction d’un tableau de maître et écouter des chefs d’oeuvres musicaux interprétés par les meilleurs artistes. Le web renverse la perspective, aujourd’hui chacun peut devenir créateur.

L’existence d’outil bureautique sur le web, “dans les nuages” a une autre conséquence d’importance. Il devient possible, grâce à eux, d’élaborer un document en commun. Pas besoin de se trouver au même moment et au même endroit pour travailler ensemble. Le travail de groupe prend une toute autre dimension et la plus grande partie des contraintes qui lui sont associées disparaît.

La longue traine

La quasi gratuité d’un certain nombre d’outils, la diffusion à très faible coût via internet ouvre la possibilité de fabriquer et vendre des produits qui ne correspondent qu’à une niche commerciale très limitée, qui n’intéressent, a priori, que peu de gens. Les coûts de production sont très bas, la rentabilité arrive très vite. La production peut même être adaptée aux goûts du client. Cette dernière possibilité qui restait, jusqu’à présent, limitée au seul réalisations numériques devrait assez vite s’étendre à des objets matériels grâce aux imprimantes 3D, comme en témoigne un article récent de The Economist. Le développement des Fab Labs va dans le même sens.

Ces nouvelles possibilités, ces pratiques que nous expérimentons en permanence sont les indices d’un changement d’importance : le passage d’une masse consommatrice à une masse potentiellement active. Clay Shirky avance le concept de surplus cognitif , considérant l’extraordinaire temps consacré à des activités passives et inutiles, il pense que plus les gens s’investiront dans le web plus ce temps glissera vers des activités productives.

Il ne s’agit pas de l’avènement d’une utopie. Les points négatifs existent et il serait stupides de ne refuser de les voir. Sommes-nous face à un changement de la même ampleur que ceux provoqués par l’écriture, l’imprimerie ou la machine à vapeur? L’idée est bien celle d’une révolution industrielle en cours et qui demandera aux acteurs économiques des compétences nouvelles. C’est ce que défend Chris Anderson dans le numéro de Wired de janvier dernier . Vous en trouverez un très bon commentaire sur le blog d’Henri Verdier.

Intellectuellement, culturellement, socialement et économiquement nous entrons dans un monde nouveau. Mais ce monde qui se dégage de l’ancien n’est encore que minoritaire. L’école doit suivre le même mouvement, il est important qu’une partie sorte des anciens modèles et même qu’une autre commence à se pencher sur les prochains.

(à suivre)

(1) En écrivant cela je ne tiens pas compte des coûts d’équipements qui sont loin d’être négligeables. Les efforts consentis en France par l’Etat et les collectivités locales pour permettre à chacun de disposer d’un équipement ad hoc et d’accéder à internet dans de bonnes conditions, s’ils sont déjà conséquents ne sont pas encore suffisants.

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