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Umberto Eco vs. Steve Jobs : comprendre le passé, ou anticiper le futur ?

1 avril 2011

Umberto Eco cumule avec sérénité deux vies. D’un coté celle de l’universitaire, produisant des ouvrages de très haute tenue aussi absconds qu’érudits et réservés à un public restreint. De l’autre  le personnage public, charmant et charmeur, écrivant des best-sellers internationaux, pétillant d’esprit et faisant montre d’une formidable érudition sans pourtant produire l’écoeurement chez ses lecteurs et auditeurs. Une sorte de sage qu’on consulte sur à peu près tout, car il peut parler doctement d’à peu près tout. Il se prête au jeu avec bonhomie sur les places publiques ou sur les plateaux de télévision, jouant son rôle de professeur avant tout,  veste en tweed et noeud papillon en prime.

L’homme sait à raison ne pas confondre profondeur et gravité, il n’hésite pas au besoin à avouer avec humours ses amours coupables pour les téléfilms policiers entre une citation de Boccace ou une allusion à Thomas d’Aquin. Il sait aussi que son statut lui permet à peu près tout tant la vénération qu’on lui porte est grande et justifiée, car il sait aussi qu’il peut s’attendre légitimement à figurer au panthéon des hommes illustres : un nom en plus sur ces listes qu’il affectionne tant, après Manzoni ou Levi.

En somme, il est l’incarnation de l’humaniste dans sa version XXIe siècle, un survivant comme George Steiner d’une certaine espèce d’intellectuels, peut-être en lente voie d’extinction, qui sait ?

La bustina di Minerva

 

Eco est aussi un chroniqueur qui s’exprime sur un ton plus léger dans l’Espresso ou il publie un billet, la « bustina di minerva », référence antique oblige, en alternance avec le fondateur de la revue, un autre monstre sacré, du journalisme quant à lui : Eugenio Scalfari. La dernière page leur est réservée, histoire de clore sur une note d’esprit et de culture ce qui précède, le long catalogue roboratif du commentaire de l’actualité. Je la lis avant d’entamer le reste de la revue depuis une décennie, avec une délectation toujours renouvelée je dois dire. Le dernier de ses billets publié en date du 18 mars m’a particulièrement intéressé, sans doute parce qu’il confirme une intuition que j’ai eu envie de vous livrer.

Eco entreprend dans son billet de résumer l’article de Michel Serre dont nous avons parlé ici, un article important et qui l’a manifestement beaucoup ému. Au point d’ailleurs de se contenter d’une simple synthèse de l’article en guise de chronique. On peut au passage s’étonner de l’exercice et se demander s’il n’eut pas plutôt valu publié l’article en intégralité, et proposer un commentaire. C’est en soi intéressant car cela témoigne sans doute d’une certaine révérence, mais aussi à mon sens d’une réserve, peu commune chez Eco.

Réserve, ou inconfort ?

Eco intitule son billet « una generazione di alieni » (une génération d’aliens), quand l’article de Serre avait pour titre « éduquer au XXIe siècle ». On l’aura compris, ce qui intéresse Eco c’est l’analyse du présent, celle que fait Serres d’une nouvelle jeunesse aux moeurs étranges, aux us nouveaux, alors que leur environnement mute. Quelles conclusions en tirer pour demain ? Pour Serres, c’est évident, c’est même la raison d’être de son article : à nouvelle jeunesse, nouvelle éducation. Car le moment n’est plus aux réformes, nous vivons une renaissance, les nouvelles technologies bouleversent nos modèles, il convient donc de tout repenser en terme d’éducation, de pédagogie, à l’heure d’un savoir « distribué ». Serres en est persuadé, et gageons que ces fréquents séjours à Standford y sont pour quelque chose.

Et pour Eco ?  « Je ne m’attarde pas sur les réflexions de Serres à propos de la possibilité de gérer les nouvelles exigences de l’éducation. »

C’est bien dommage. Car c’est pourtant le propos me semble-t-il.

Mea culpa

Je ne peux m’empêcher de voir là un travers qu’on retrouve chez de nombreux hommes de culture, une forme de handicap si j’osais, malgré leur érudition et leur intelligence, ou peut-être à cause d’elles : la difficulté à anticiper le futur, à le penser, et à se prononcer à son égard. Tout occupés qu’ils sont à commenter le passé, pour éclairer le présent certes, et avec talent, le futur passe à la trappe, ainsi que les recommandations pour nous permettre de nous y préparer.

C’est très précisément ce sur quoi termine Serres dans son article et ce que reprend Eco. En se demandant pourquoi ces mutations n’ont pas été perçues et pourquoi nous n’en avons pas tiré les conclusions, Serre donne la faute aux philosophes qui « ont pour métier d’anticiper le savoir et les pratiques à venir, et qui ont, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils n’entendirent pas venir le contemporain. »

C’est tout à l’honneur du philosophe français que cet extraordinaire mea culpa, et Eco le comprend qui s’en fait l’écho en guise de conclusion à son propre billet en disant de son confrère sur un ton plus prudent toutefois: «  je ne sais si Serres a totalement raison, mais il est certain qu’il a en partie raison ».

Eco sait bien, sent bien, comme tout un chacun, que quelque chose se passe, et peut-être nous dépasse. Lui, le bibliophile averti qui ne jure que par les livres est pourtant un utilisateur averti d’Internet, un contributeur même de la Wikipedia, et il sait parfaitement par ailleurs que le professeur a pour devoir de former avant même d’informer.

Ce n’est pas un dinosaure. Et pourtant on sent bien qu’il peine à voir, concevoir, et surtout prévoir une éducation adaptée à la nouvelle génération mutante. C’est que la tâche n’est pas aisée, qu’elle implique une forme de renoncement, à sa propre formation, à son propre statut, à son propre monde, et à ses certitudes, comme celle qui veut que le monde ne serait que la poursuite de celui d’hier, et préfigurerait celui de demain, dans un tranquille et attendue continuité. Dans une période de rupture, ceci n’est plus vrai. Rien n’est plus certain, et pourtant les modèles restent les mêmes.

Modèle ancien

Ainsi en matière d’éducation, ces modèles font d’Umberto Eco un parangon. Et Eco n’est pas sans ignorer qu’il est l’étalon des systèmes éducatifs classiques. Lui qui a consacré sa vie au savoir, à sa production, à sa compilation, il incarne l’honnête homme de la tradition humaniste.

L’école actuelle, est pensée en des termes humanistes, et est ainsi supposée porter idéalement à la formation en masse de tels individus. A l’école de la culture, on apprend à se libérer, à éviter de s’aliéner à soi même (à éviter d’être un alien ?).  Voyez ainsi comment l’école primaire est conçue et organisée comme une préparation au collège, qui est lui même un lycée en réduction, ce dernier étant une petite université pluridisciplinaire. Ne nous adressons-nous pas à nos élèves, dans nos enseignements spécialisés et cloisonnés, comme s’ils étaient de putatifs spécialistes, de futurs chercheurs de notre champ disciplinaire ? Ne voit-on pas en eux se dessiner les futurs professeurs d’Université, ceux qui précisément s’adressent comme Eco à un public déjà conquis, disposant d’un outillage intellectuel à même de lui permettre de sélectionner, évaluer, synthétiser,  analyser, un savoir plus ample et approfondi que celui qui est dispensé plus tôt à l’école secondaire. Mais quand, cet outillage a-t-il été acquis durant l’épisode scolaire ? Et comment ? Avons-nous préparé nos élèves à cela ?

La question se pose, urgente, de savoir donc si ce modèle est opportun, s’il fonctionne encore pour nous permettre d’affronter le futur.

Modèle nouveau

Remarquons tout d’abord que son ambition est irréaliste, sa réalisation inopérante. D’abord parce que rares, très rares, sont ceux qui deviendront des Eco. Question d’outillage intellectuel, mais aussi d’environnement, de choix, de motivation, d’utilité…

Par ailleurs, il n’est pas même certain que nous ayons besoin de former des ribambelles d’Eco. Que nous ayons besoin d’intellectuels, de chercheurs,  d’érudits est une certitude. Mais nous n’en ferons pas une population. Ce n’est pas même souhaitable.

Nous avons par contre besoin de développer l’intelligence collective d’une population, en lui donnant les outils intellectuels propres à se constituer le savoir qui lui est utile et dont la société a besoin. Et ces besoins sont variés, comme les compétences que nous devons forger pour que chacun puisse se débrouiller dans le réseau, en réseau, afin d’innover, pour que nos enfants se préparent « en avance à la tâche du renouveau d’un monde commun » comme le dit Hannah Arendt.

Pour cela il nous faut donner des outils à chacun pour aller au delà de l’acquisition, de la compréhension et de la mémorisation des connaissances. Aller donc de la constitution d’une culture personnelle et individuelle, pour aller vers son partage, sa diffusion et sa confrontation, dans un réseau, et aboutir à la création du savoir, pour que se crée un intelligence collective dont nous bénéficierons tous. Voilà un but pour l’école à l’heure d’Internet.

En somme, il s’agit de faire de l’anticipation un principe sur lequel bâtir l’éducation. Il faut que tout le système tende vers cet objectif, repose sur cette méthode, et que chaque apprenant se dote ainsi de la faculté de se préparer à ce qui arrive afin qu’il trouve avec ses pairs des solutions aux problèmes qui se poseront à lui, à eux.

Penser avec Jobs

Un homme dont on parle beaucoup a compris la nouvelle « renaissance » que nous vivons, et propose des solutions innovantes, et pense selon le nouveau schéma. C’est peut-être lui finalement qu’il faudrait prendre pour modèle : Steve Jobs.

Le gourou d’Apple a compris plusieurs choses essentielles en terme d’innovation et d’organisation. Il a montré combien ses propositions étaient efficaces et comment l’anticipation était au cœur de sa démarche. Sachant s’entourer d’individus venant d’horizons divers, il a montré combien l’intelligence collective naît de l’association de talents variés, de l’ouverture aux cultures plurielles, de l’échange des informations.

Jobs ne méprise pas la culture, bien au contraire, il l’intègre à son raisonnement en insistant sur l’importance de sa diffusion et de son partage, car c’est de là que part l’innovation. Face au passé, il choisit la référence, contre la révérence (copyright JP Jacquel).  Il insiste surtout sur le besoin de fluidité, de mouvement, d’adaptabilité au cours du monde. Avec lui volent en éclats les cloisons, du savoir comme de l’espace. Car dans un monde complexe, nous avons besoin d’individus plus flexibles et plus ouverts face aux savoirs, pas seulement de spécialistes, d’ingénieurs. Il convient de leur donner les outils pour penser ainsi.

Voilà une démarche inspirante pour un système éducatif. Une démarche qui porte déjà ses fruits et inspire de nombreux modèles qui intègrent Internet, et l’importance de la méthode de recherche et de partage au-delà de la compilation des savoirs dans un monde en changement radical et rapide.

Je sais que certains me reprocheront  le titre provocateur de mon article. Mais entendons-nous. 1. il ne s’agit pas d’un poisson d’avril. 2. il ne s’agit pas plus de faire l’apologie d’un homme contre un autre, ou de l’entrepreneur face à l’homme de culture. Il n’est en rien question de consacrer la défaite de la culture, et la victoire du marché (ad lib).

C’est vrai,  il n’y a pas de livre de Jobs. Et Eco demeure bien le puits de science qui saura éclairer notre propre pensée et garnir nos rayonnages. Et je le lirai toujours avec délectation.

Mais je veux cesser de voir mes élèves comme autant de futurs érudits, et espère sincèrement contribuer à ce que nombreux d’entre eux deviennent les Steve Jobs de demain, et soient en mesure comme lui d’apprendre à anticiper le monde auquel ils contribueront, ensemble, et dans lequel ils prendront place.

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