Autonomie


J’évoquais hier les conclusions d’Alain Ehrenberg tirées de son livre « la société du malaise », et la peur que l’auteur estime toute française et qu’il qualifie « d’inquiétude individualiste » de voir dans  la montée de l’individualisme le vecteur d’un délitement social.

Cette crainte somme toute légitime semble s’élaborer sur les bases d’une confusion. Tout d’abord entre le faux problème que constitue à ses yeux la cohérence de la société avec le vrai problème de la cohésion sociale. Ensuite entre l’autonomie telle qu’elle est perçue aux Etats-Unis, et sa conception française. On pourrait réduire sa pensée à cette formule : « l’autonomie unit les américains, elle divise les français ».

Voilà un point de vue pertinent qui donne une grille de lecture originale du handicap hexagonal à penser la question de l’autonomie.

L’autonomie dont parle Ehrenberg désigne des valeurs de choix et de propriété de soi en premier lieu. Ensuite, sur le plan de l’action, c’est la capacité à avoir des initiatives et à agir de soi-même.

Or il souligne combien en France cette capacité est perçue uniquement comme une « autonomie compétition », qui divise donc la société, puisqu’elle abandonne l’individu voire la société aux forces du marché. Alors que la même réalité est vue de l’autre côté de l’Atlantique comme une capacité de choix et d’équité, permettant à la personne de jouir d’une bonne santé mentale, de s’épanouir, de gagner en confiance. Or, la confiance en soi est un élément clé de la socialisation dans une société qui fait appel à l’autonomie. Elle est nécessaire dans une société qui valorise précisément la compétition, mais elle l’est aussi pour fonder la coopération. Et c’est là l’originalité d’Ehrenberg que de souligner ce point. Le concept de personnalité  occupe aux Etats-Unis la place que le concept d’institution, largement identifiée à l’Etat, occupe en France. Si les Etats-Unis institutionnalisent la personne, et veillent à la garantir de tous les assauts, y compris de ceux de l’institution (entendez l’Etat), en France c’est peu ou prou l’inverse. Le concept de personnalité pose problème puisqu’il pose le problème latent de la désinstitutionnalisation.

Mais c’est oublier précisément que la société change, car tant qu’on faisait appel à l’obéissance disciplinaire, on pouvait faire l’économie de la confiance en soi. Mais dans nos sociétés contemporaines ou la personne s’expose à davantage d’autonomie, à davantage de choix, les choses sont bien différentes. Et il n’y a pas lieu de voir ici une menace sur l’égalité (égalitarisme pourrait-on dire). Ehrenberg enfonce le clou en remarquant que s’il y a une inégalité sociale qui fait problème, c’est celle de la distribution des capacités personnelles. Et, ajoute-t-il, « on ne diminuera pas les inégalités de compétence en multipliant les statuts, mais en permettant à ceux qui les subissent d’être capables de saisir des opportunités ».

La question brûle les lèvres. Que fait-on pour contribuer à ce que ces opportunités soient saisies ? Ou encore : l’école s’en préoccupe-t-elle vraiment ? L’élève jouit-il d’une autonomie suffisante, parvenant à briser les rigidités d’un formatage éducatif dont le but semble plus de garantir les fondements de l’institution que de contribuer à développer les compétences de la personne ? Les nouveaux usages en vigueur, individuels et coopératifs, au travers des jeux multijoueurs en ligne, ou des réseaux sociaux par exemple, contribuent-ils à une désinstitutionalisation de la société, à livrer l’individu seul face à une compétition  exacerbée ? Ou bien lui garantissent-ils davantage de confiance en soi, de développer de nouveaux types de liens, de contribuer à développer de nouvelles capacités pour sa personne au travers de la coopération à laquelle il a accès précisément parce qu’il gagne en autonomie ?

Il est urgent de se poser ces questions, et nécessaire d’en envisager les conséquences pour l’éducation. Car elles sont grandes, et bousculent certaines idées reçues tellement bien établies qu’il va sembler pour certains parfaitement iconoclaste de les formuler. Qui veut commencer ?

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