Troisième révolution industrielle et éducation

Jeremy Rifkin promène ses cravates élégantes autour du monde depuis fort longtemps déjà et il s’est taillé une réputation solide de penseur prescripteur dans le domaine de l’impact des sciences et de la technologie sur l’environnement, l’économie et nos sociétés. Cela ne lui a pas valu que des amis bien sûr, mais ses jugements sont écoutés, sinon goûtés, par beaucoup, jusqu’à la Commission européenne qui a fait sienne son concept phare et fort de troisième révolution industrielle qui doit selon lui nous permettre de faire  face au triple défi des crises économiques globales, de la sécurité énergétique et du changement climatique.

Dans ce récent entretien paru dans un blog du NewScientist il parle de son dernier ouvrage, The Empathic civilization, dans lequel il revient sur le concept de troisième révolution industrielle, mettant l’accent sur la civilisation empathique qui devrait l’accompagner pour mieux la réaliser. Selon lui, il convient de favoriser des changements sociaux pour parvenir à trouver des solutions face aux énormes défis que l’humanité doit affronter, tel le réchauffement climatique, son cheval de bataille. Prenant ses distances avec la philosophie des Lumières, il nous invite à considérer la condition humaine au travers des découvertes scientifiques les plus récentes, et insiste sur le caractère social et empathique de l’espèce humaine. C’est cela qu’il convient donc d’encourager, car il est question de notre salut, pas moins. Et de rajouter combien dans ce processus l’individu jouera son rôle, ce qui confirme le propos d’Ehrenberg que j’évoquais dans mon article précédent. « Si vous savez que vous êtes une personne (self), vous pouvez vous voir en relation avec les autres. (…) Accroître l’individuation et l’individualité est critique pour accroître l’empathie ».

Rifkin conserve une vision très linéaire du temps, et on pourrait certes lui reprocher de ne pas prendre en compte le caractère exponentiel du progrès technique qui risque de rendre l’équation encore plus complexe si l’homme ne parvient pas à se mettre au diapason de cette progression. Pour le reste il croit aux regroupements, des individus comme des Etats, et en profite pour rappeler combien il croit en l’intégration européenne, au « rêve européen».

Regrouper, voilà la grande affaire, pour partager, biens, idées et responsabilités. C’est ainsi que l’empathie prend corps. Quant aux outils, ils sont déjà là, reste à les faire converger selon Rifkin : technologies de l’information et de la communication également distribuées et associées à un nouveau régime énergétique d’énergies renouvelables également distribuées. Mais cela sera-t-il suffisant ?

« Si la nature humaine est celle d’un Homo empathicus comme nous le suggèrent les scientifiques, si c’est notre vraie nature, alors nous pouvons commencer à créer de nouvelles institutions – types d’éducation parentale, modèles éducatifs et business modèles- qui reflètent les fondements de notre nature. Alors, je peux voir comment une troisième révolution industrielle pourra survenir. »

L’entreprise est ambitieuse, difficile. Impossible donc de faire l’impasse sur l’école, la fabrique de l’avenir. Aussi est-il indispensable de penser à réformer fondamentalement l’éducation, et Rifkin avance des idées radicales, mais pas seulement, puisqu’il annonce aussi être en discussion avec des organisations éducatives qui se proposent de monter une équipe de personnes destinée à faire des proposition sur le sujet.  L’esprit de partage des connaissances et des informations propre aux nouveaux usages du web 2.0 va jouer un rôle essentiel. Surtout pour ceux, qui ont grandi avec et inventé des méthodes originales propre à cet environnement : les jeunes donc, nos élèves…

Mais inutile de poursuivre plus avant, et laissons lui plutôt la parole. Morceaux choisis (et traduits à la hache)  :

« (…) L’éducation est dans une confusion totale. Notre modèle éducatif est fondé sur les idées des Lumières et les idées progressistes du 20e siècle – si la nature humaine est basée sur l’autonomie,  le calcul et la satisfaction de l’intérêt propre,  et si le marché est le moyen pour parvenir à satisfaire ces intérêts, alors notre éducation reflète cette situation. On nous enseigne que la connaissance est un atout personnel pour permettre à chacun de réaliser ses objectifs dans le monde – le savoir est pouvoir. Si vous partagez vos connaissances, c’est tricher.

(…) Mais ce qui se passe avec l’Internet est que les jeunes gens grandissent en croyant que l’information est quelque chose que vous pouvez partager, pas thésauriser. Que la pensée est un exercice collaboratif et non autonome, et que les espaces doivent être communs. C’est complètement étranger aux idées des Lumières dans lesquelles j’ai grandi.
Je suis un grand fan de l’enseignement interdisciplinaire et de l’enseignement collaboratif. Si vous étudiez la biologie évolutive, laissez un philosophe venir vous parler de la façon dont notre conception de la nature a changé au cours de l’histoire. Permettez aux jeunes d’avoir tant de cadres de référence qu’ils puissent être plus ouverts et plus synthétiques dans leur façon de penser. Si nous sommes des animaux sociaux et que nous vivons au travers de nos histoires, alors nos histoires ne peuvent que s’enrichir s’il y a plus de points de vue.

Le partage des connaissances est considéré comme de la tricherie, mais la collaboration a pourtant permis d’améliorer la pensée critique quand cela s’est fait de manière disciplinée. Il y avait un médecin au collège de médecine de l’UCL dans les années 1950 qui s’est rendu compte que s’il amenait tous ses internes stagiaires au chevet d’un patient au même moment, la réponse collective permettait un diagnostic plus rapide que si un seul interne était présent. »

Sommes-nous prêts a suivre ce médecin des années 1950 et à inviter nos propres stagiaires, nos élèves, à chercher des réponses collectives à nos interrogations et gagner ainsi en efficacité pour le bien de tous ? Nos élèves le sont, chaque jour un peu plus. Mais nous ?

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