« Beaucoup de bruit pour rien »

C’est un article de Libération, une interview, au départ je l’ai lu en mode vite fait mal fait. Mais voilà, ça fait quatre fois que je tombe sur des références à cet article, twitter et re-twitter, blog-cité, etc. D’où agacement. C’est la même histoire que ce dossier de Books : « Pour en finir avec le cyberoptimisme« , c’est moins l’article qui m’énerve que d’entendre tout le monde en parler (pour l’analyse du dossier de Books voyez le blog de Thierry Crouzet).
L’idée de Jean-Noël Lafargue (l’interviewé) c’est que les jeunes n’utilisent pas l’ordinateur comme leurs aînés : pas de hackers, pas de surdoués du numérique, ce n’est que papotages entre copains,  vidéos et musique. Pas de recul vis-à-vis de la chose mais du consumérisme basal. Et Libération de mettre à la question la digital génération : « On les croyait geek jusqu’au tréfonds de leur mémoire. On les tenait pour des surdoués du clavier. Première génération à avoir grandi avec le numérique, les digital natives (natifs numériques) seraient, dit-on, intuitivement à l’aise avec les nouvelles technologies (ordinateur, téléphone portable, Internet) ». Donc cette génération n’est pas plus digitale que la vôtre et plus c’est différent, plus c’est la même chose. Le problème c’est qu’on l’aura mal informé la journaliste de Libé. D’où vient que cette génération serait surdouée? Les mutants du numérique? Ils sont plus à l’aise avec clavier, souris et écran que leurs aînés. Ils ne dédaignent pas regarder un film en faisant leurs devoirs, le tout en discutant sur MSN ou Facebook (avec des résultats inégaux  !). Leur rapport au monde n’est pas le nôtre, comme il en fut de même de la plupart des générations qui ont précédé. Point-barre.
Le dossier se monte à charge : « Les pratiques des 16-25 ans sont dominées par la communication et la récréation »  (là on voit qu’ils tranchent avec leurs parents qui ne passaient pas des heures vautrés sur un canapé devant la télé) ; « les jeunes seraient davantage des «digital naïves» ». Avant le coup de grâce : « La question, c’est de savoir si cette génération va être en mesure de maîtriser le développement des technologies. Je crains que non… Ils ne sont pas plus armés que la génération d’avant, voire moins que les trentenaires ou quarantenaires intéressés par l’informatique. »
Voila qui rappelle fort « le niveau baisse » et autres considérations droit sorties du café du commerce. Le propos repose sur une intuition et quelques vagues conversations entre collègues. Il tend à rassurer le quadra inquiet et l’autorise à un soupçon de condescendance. Par chance les commentaires des lecteurs remettent un peu les choses à leur place, vertu du web 2.0.
Soyons honnête Jean-Noël Lafargue a lui-même mis les choses au point sur son blog : « Après avoir lu l’article de Libé (qui est conforme à la version que l’on m’a soumise avant publication), je me rends compte que j’ai un ton un peu péremptoire et que je m’autorise des généralisations que je ne pense même pas. Le lecteur devra donc de lui-même saupoudrer le texte des « peut-être », des « sans doute » et des « d’après moi » qui lui font défaut ». Est-ce à dire qu’une fois de plus la presse écrite mal à l’aise devant le numérique a adopté la devise de Bonaparte : « la meilleure défense c’est l’attaque ». Comme ça caresse une partie de son lectorat dans le sens du poil.. . elle aurait tort de se priver.
Vous trouvez que j’exagère ? Je cite encore le blog de l’interviewé : « Pour finir, le journal me prête un titre imaginaire en faisant de moi un maître de conférences à l’Université Paris 8 et à l’école d’art du Havre depuis 1996. En réalité, si j’enseigne bien depuis 1996, je ne suis pas maître de conférences mais maître de conférences associé (c’est à dire professionnel recruté par l’université pour une durée déterminée), et ce depuis 2001 seulement. Quant à l’école d’art du Havre, j’y suis professeur, emploi qui n’a rien en commun avec le titre universitaire homonyme. Enfin, il est écrit que je suis « expert en technologies » mais je ne pense pas que la formule (un peu vague au demeurant) me décrive très bien ».
Leçon de choses : apprenez à vos élèves à contrôler les informations données sur le Net, et pendant que vous y êtes parlez leur de la presse écrite.
Mais, me direz-vous, l’introduction de l’article nous renvoie (sans références) à une étude de la fondation Travail et Technologie de Namur et ça doit être plus sérieux. De fait. Ce document (Les risques d’exclusion dans la génération  internet Usage et non-usage des TIC chez les 16-25 ans) se penche sur la fracture numérique et donc sur ce que les jeunes font du web :
« Alors que de nombreuses études portent sur les usages et les risques d’internet pour les adolescents, peu d’études s’intéressent au “comportement numérique” des jeunes dans la transition entre l’adolescence et l’âge adulte, entre la formation et le marché du travail, entre le foyer familial et la vie autonome. L’accent mis sur les dangers d’internet détourne l’attention de la problématique de l’exclusion numérique chez les jeunes. »
Alors les usages du web chez les jeunes ?
« L’expérience des jeunes sur internet poursuit principalement des objectifs de communication et de détente. Des usages tels que le multimédia numérique, la messagerie instantanée, les réseaux sociaux ont, pour la plupart d’entre eux et indépendamment de leur origine sociale ou de leur niveau d’instruction, une forte dimension identitaire. Dans la sphère socioéconomique, par contre, ce sont d’autres usages qui sont mis en valeur, notamment l’utilisation de logiciels, la recherche et le traitement d’informations en ligne, les applications financières et commerciales, les services publics en ligne, etc. C’est à l’aune de ces usages qu’est habituellement évaluée l’intégration dans la société de l’information – et donc, en creux, les risques d’exclusion de la société de l’information. Le décalage entre l’univers des usages dominants des jeunes et les exigences de la sphère socioéconomique est parfois profond. Or, les jeunes entre 16 et 25 ans sont des jeunes en transition, pour lesquels ce décalage peut être source de problèmes d’autonomie et d’insertion socioéconomique ».
Parti du postulat que les jeunes ne naissaient pas tout équipés en matière d’usages du réseau et de technologies de la communication, je suis bien forcé de conclure que, quelque part, c’est l’école qui a raté quelque chose. Vous en pensez quoi?

Une réflexion sur “« Beaucoup de bruit pour rien »

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