TIC en toc

Ces derniers temps de nombreux exemples autour de moi, lus, vus, entendus ou constatés, sur le papier, l’écran, ou dans les couloirs et classes de l’école où j’enseigne, semblent confirmer une crainte qui m’habite depuis longtemps déjà. Une crainte partagée par tous ceux (comme nous sur ce blog) qui voient dans les TIC un formidable outil pour mettre en œuvre une « nouvelle » pédagogie, voire une nouvelle école. Entendez une excellente opportunité pour parvenir enfin à « changer la donne » et distribuer autrement les cartes de l’enseignement en confiant à l’élève le soin de jouer son propre jeu, d’identifier ses stratégies, voire de choisir le jeu auquel il veut jouer ainsi que ses partenaires.

Foin de métaphore ludique : une pédagogie qui donne enfin aux élèves de l’autonomie pour qu’ils découvrent par eux-mêmes ou ensemble le savoir, et identifient et acquièrent les compétences qui leur seront nécessaires pour trouver ce savoir, le comprendre, et le mettre en relation ou en perspective. Et ainsi gagner en intelligence. Le tout s’opérant sous le regard plus ou moins distant, mais aussi avisé que bienveillant, d’un enseignant « émancipateur ».

Mais les choses ne se passent pas ainsi. Ma crainte est bien celle d’un ratage magnifique. Un rendez-vous manqué avec les TIC, un quiproquo numérique.

Mais pour mieux m’expliquer, un peu de contexte : les TIC arrivèrent dans l’école tout d’abord timidement, par la bande, par les techno. C’était une affaire de compétence technique, de férus d’informatique, de savants cosinus des temps modernes. Et puis peu à peu Internet bouleversa les choses, tout le monde s’y mit, ou s’y met, présentement, rapidement, contraint ou pas, les usages se développent ainsi que les besoins, les barrières technologiques et générationnelles tombent, et le brouhaha qui accompagne cette évolution devient assourdissant.

S’il était possible d’y échapper hier, y échapper aujourd’hui devient franchement ardu. Tout le monde en parle ! Pour la presse le sujet est en passe de venir un marronnier. Pour tout individu engagé de près ou de loin dans l’éducation, difficile de ne pas faire figurer les mots TICE à l’inventaire des moyens destinés à changer l’école, quelque soit le sujet d’ailleurs. Les rapports en regorgent, les recommandations, les encouragements se multiplient. Chacun se fait désormais l’écho de l’inéluctabilité de leur diffusion et de l’impériosité de leur emploi. Mais quelle mouche les pique donc tous?

Rattrapé par le temps, la peur d’être définitivement dépassée, ringardisée, et pressée par les jeunes eux-mêmes ne sachant plus comment afficher leur ennui ou leur malaise, la machine éducative s’est mise à la page numérique. Une mise en demeure d’introduire l’usage des TIC dans l’enseignement fut largement décrétée, par tous les moyens, les véhicules et vecteurs, ouvrant portes et fenêtres, trouvant à la chose mille et une vertus, et surtout une parmi celles-ci, la plus formidable, la plus séduisante, y compris pour les plus rétifs à la chose : celle de pouvoir changer sans rien changer.

Les TIC sont en train de devenir sous mes yeux effarés, un bel écran de fumée, une jolie flûte pour joueurs de pipeaux. Pas sûr pourtant qu’ils entraînent à leur suite des enfants…

Mais illustrons ce propos. A la faveur de leur entrée dans le monde éducatif, les TIC sont devenus TICE.  Mais pour gagner leur voyelle, elles ne sont pas parvenues à se défaire des tics. Des tics tenaces, presque des tiques. En clair, on a fait de la place aux ordinateurs, à leurs logiciels, et même un peu à Internet, mais moins toutefois, c’est que la chose glisse dans la main. Et puis une fois que ces outils eurent pénétré le sanctuaire, on les a remis dans les mains expertes des enseignants. Et ceux-ci de les bouder d’abord, et de se les accaparer ensuite. Pour continuer à faire ce qu’ils savent faire mais de la même façon, sans rien changer de leur pratique, si ce n’est le technicolor. Pas tous, certes, je force un peu le trait, pour qu’on comprenne mieux les formes de ma caricature.

Ainsi de cette collègue qui une heure avant la venue d’un inspecteur, me demande de lui allumer l’ordinateur de la classe que nous partageons ainsi que le vidéoprojecteur, pour qu’elle puisse faire la démonstration de son usage de la chose. Pour la première fois de l’année…

Ou de cet autre, qui peaufine comme tant de ses collègues ses présentations Power Point (le graal du professeur qui est en passe de dépasser le commercial dans cet exercice), à force de couleur, de magnifiques illustrations, de commentaires multiples et variés, repiqués dans les livres, parfois bien, parfois mal, mais qu’importe, chacun se fait l’artisan de sa petite entreprise qui semble loin de connaître la crise.

Les plus ouverts proposent leurs œuvres, les mettent dans des vitrines sur leur site web ou leur blog, ou les échangent, via des sites ad hoc, certaines de ces usines à gaz étant contrôlées par le système éducatif lui-même qui voit là le moyen de stimuler les échanges pédagogiques, et de « changer la donne ».

Pourtant, qu’est-ce qui a vraiment changé ?

Dans le premier de mes exemples précédents, rien, évidemment, puisqu’il s’agit de poudre aux yeux. Dans le second, pas vraiment plus. Certes, l’outil a ses avantages, expliquer les latitudes avec Google Earth est sans conteste un plus, arrêtons ici l’ironie facile, et puis le professeur construit, et ce faisant comprend mieux, ou identifie plus clairement les difficultés et les points essentiels de son cours sur lesquels il lui faudra insister. Quant à l’élève, on peut penser qu’il sera séduit par cette présentation. Mais l’approche pédagogique a-t-elle changé ? Quelle est la réelle plus-value pédagogique de l’emploi d’un vidéoprojecteur ou, mieux encore ( ?), d’un tableau interactif ?

90 °. Vers le haut.

C’est l’angle entre la droite prolongeant le regard de l’élève sur le livre, à celle décrite par le même regard une fois porté sur le mur ou le tableau… Voilà tout.

L’élève prend-il possession de l’outil ? Est-il actif dans la recherche ? Produit-il quelque chose ? Construit-il ? Echange-t-il ? Participe-t-il significativement ? Que fait-il de plus, quand il contemple le document projeté par son enseignant sur le mur, par rapport à l’observation du même document sur un livre ? Franchement ? D’autant qu’il ne peut plus tourner la page… Quant à l’enseignant, au vu de l’énergie et du temps, parfois considérable, qu’il a consacré à l’élaboration de son matériel pédagogique numérique, comment estime-t-il le gain qu’il en retire non pour lui, mais pour ses élèves ?

Certains ont déjà montré  les limites de ces outils quand ils sont utilisés ainsi. Jean-Paul Jacquel le rappelait récemment en évoquant les limites du tableau interactif et les réticences qu’il suscitait parmi ceux qui rappellent qu’il est toujours au service d’un modèle d’apprentissage centré sur l’enseignant. Pas sûr donc que les TICE ainsi employées participent à changer le modus educandi.

Mais il y a pire encore. Les TICE peuvent aussi se faire prétexte, faux semblant en étant détournés de leur objectif, de leur intérêt principal, et d’être ainsi vidés de leur substance. On les agite alors comme des hochets numériques.

Jetez un coup d’œil à cette vidéo de l’atelier n°3, « Comment lutter efficacement contre les violences scolaires ? » qui s’est tenu en novembre dernier dans le cadre des rencontres nationales d’Espoir à Gauche à Dijon. Vous pourrez au passage écouter Eric Debarbieux, président de l’Observatoire international de la violence scolaire, qui fait un point fort intéressant sur les chiffres de la violence à l’école et le besoin de savoir raison garder (vers 6 :00).

Mais ce qui m’intéresse ici dans cette vidéo est l’intervention de Sébastien Clerc (vers 24:50), enseignant au Blanc-Mesnil, en Seine Saint-Denis. Jeune et dynamique professeur, il est pour cette académie un sémillant propagateur de l’usage des TICE et s’est vu confié par le recteur une mission de formation des jeunes recrues. Ce pour quoi je ne trouve rien à redire. Seulement voilà, à la faveur des recommandations qu’il fait dans son intervention, il donne, me semble-t-il, un parfait exemple du rendez-vous manqué dont je parle plus haut. Mais jugez plutôt.

Reconnaissant n’avoir eu aucune formation pour apprendre à « échanger avec un groupe de jeunes difficiles » (l’a-t-il davantage eu avec des jeunes « faciles » ?), il rappelle de prime abord que, « l’envie d’échanger ça ne s’apprend pas vraiment, ça dépend de la vocation, ça on l’a ou on l’a pas. » Que voici une bien excellente illustration pour mon article passé, « enseigner n’est pas un art ».

Une fois ceci posé, il entreprend ensuite de recommander l’usage des TICE. Et tout d’abord il se dit «en concurrence » avec dailymotion (le piquant de la situation est que la présente conférence est en ligne sur dailymotion…), et il se trompe selon moi une première fois. Il n’y a pas lieu d’y voir une concurrence. A moins que l’école ait pour première utilité d’occuper la jeunesse désoeuvrée et de se substituer à leurs loisirs. Il y a tout lieu d’imaginer plutôt une complémentarité avec les nouvelles technologies. Dailymotion est un outil, apprenons aux jeunes à s’en servir, et faisons le rentrer en classe, voilà un meilleur objectif.

Mais c’est ensuite que les choses se gâtent vraiment quand arrive la partie « méthodologique ». Les TICE auraient pour avantage de servir « à soigner le cours », à capter l’attention des élèves car « on a moins de violence quand les élèves sont intéressés par la façon de faire cours. Ce qui est « chahutogène » (sic) c’est les élèves qui décrochent pendant le cours. » Il convient donc de se concentrer sur l’enveloppe, et donc d’insister sur la méthode d’apprentissage car « pour beaucoup ils n’ont pas la chance d’avoir un adulte à la maison qui leur apprend comment apprendre ».

Certes non. Et c’est précisément le rôle de l’école que d’apprendre à ces jeunes à apprendre, à comprendre, sans attendre d’un adulte explicateur de rajouter une strate explicative à celle déposée par l’enseignant explicateur… C’est plutôt en faisant, en participant, en élaborant qu’ils parviendront à comprendre. Pas en étant des simples spectateurs captifs, fascinés par l’éclat du vidéoprojecteur (encore lui). La télévision a su jouer le rôle de garde pour enfant, puis le magnétoscope est rentré à l’école et a su captiver l’attention des élèves. Soyons modernes et passons au vidéoprojecteur ? Las…

Si sur le fond je partage donc les préoccupations de ce professeur et acquiesce à le voir inviter à l’emploi des TICE, je refuse qu’on fasse de la baisse de la violence et de l’incivilité, ou du respect de la discipline et de l’enseignant, l’objectif à atteindre par le truchement de ces technologies. En combinant jeunisme à démagogie, et en assignant au professeur toujours le même rôle, celui central de l’acteur que les élèves sont toujours tenus de contempler sans pouvoir interagir, on finit par faire des TICE un simple truc de prestidigitateur pédagogique pour asseoir le respect, l’autorité et le silence. Et le professeur peut poursuivre sa péroraison l’esprit serein, tandis que ses élèves observent fascinés les images en mouvement qu’il projette sur le mur de sa classe toujours close, dans un silence comateux.

Rendez-vous manqué, vous disais-je.

C’est aux élèves qu’il faut donner la souris, pour mieux apprendre à chercher et trouver par eux-mêmes, le professeur, à leurs côtés, pas devant eux. C’est aux élèves qu’il faut apprendre à faire une présentation avec Power point, à chercher leurs informations sur Internet, à distinguer le bon grain de l’ivraie sur la toile, à sélectionner, regrouper, confronter, synthétiser, avant de présenter. C’est à eux de découvrir l’intérêt de l’étude, et pour cela de s’assigner des objectifs, de dégrossir des méthodes. Et les TICE semblent bien précisément être un outil fort commode pour faciliter cette émancipation. Alors oui, une nouvelle pédagogie, une nouvelle école pourra se mettre en place, et gageons que les élèves cesseront de s’ennuyer, dès lors qu’ils auront les moyens de répondre à leurs interrogations et satisfaire leur curiosité attisée par les enseignants.

Sous les PC, la plage ?

2 réflexions sur “TIC en toc

  1. Il est clair qu’il y a un « consensus » d’optimisme très irrationnel sur les TICE. Ca fait du bien de voir que de l’intérieur, certains en ont conscience sans être des « anti-TICE »…

    Mais en tout état de cause, le débat sur l’utilité des TICE et sur leur bon usage est strictement indécidable en l’absence d’évaluation. Tout ce que vous préconisez pourrait se confirmer ou s’infirmer très simplement et rapidement, ce n’est pas un débat idéologique: http://www.speechi.net/fr/index.php/2010/01/13/evaluer-les-effets-de-lecole-numerique-avec-la-methode-aleatoire/

  2. Vous avez sans doute raison de souligner le besoin et la difficulté d’évaluer l’usage des TICE. Mais il s’agit là d’un autre débat à mes yeux, sans doute aussi passionnant qu’ardu, et que je me féliciterais d’avoir car cela signifierait que les TICE sont entrés a l’école ce qui est loin d’être le cas partout.
    Je me contentais quant a moi de faire un billet d’humeur en insistant en substance sur le fait que selon moi ce sont les élèves qui doivent avoir accès aux TICE, car ces dernières doivent se mettre au service (et promouvoir) une nouvelle pédagogie, qui n’en finit plus d’être nouvelle, sans pourtant parvenir à vraiment s’imposer. ..
    Les TICE présentent selon moi, nous, l’intérêt de pouvoir plus facilement opérer cette transition. Ce ne sont donc pas les TICE en tant que telles qui attirent mon attention mais leur usage, et leurs effets. Et je trouve en regardant et lisant autour de moi que cet usage change peu de chose aux usages pédagogiques, et j’en suis désespéré et m’autorise, sans indicateurs ou méthode particuliers, à prétendre pouvoir déjà dire que l’usage qui en est fait n’est souvent pas le bon pour l’élève et pour la type de formation dont nous avons aujourd’hui besoin, puisqu’il ne promeut pas toujours l’intelligence, la construction, l’autonomie, etc, mais plutôt la transmission du patrimoine cognitif et culturel, aujourd’hui comme hier. Voilà tout.

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