Histoire d’étagères

Parfois, comme la plupart d’entre-vous,  je ne garde de la lecture d’un livre que le souvenir d’un point précis, d’un épisode spécifique. Ainsi j’ai lu, il y a très longtemps, un livre de Michel Déon, je crois que c’était : « Les Poneys Sauvages » dont j’ai à peu près tout oublié sauf un passage qui, depuis, se promène dans ma mémoire.
Dans cet épisode un ancien étudiant, entre-temps devenu un adulte engagé dans le monde, retourne dans le bureau de son ancien tuteur. Ce qui le frappe d’emblée c’est que les rayonnages, autrefois couverts de livres, sont maintenant occupés par des revues savantes. Déception de l’étudiant, son maître, référence autant morale qu’intellectuelle, s’est donc rendu à une mode. Sentiment d’une décadence qui préfigure une déchéance. Celle d’une culture qui renonce à ses piliers pour bâtir dans l’éphémère et l’inconsistant (ça c’est ce dont je me souviens. Le livre a, depuis belle lurette, quitté mes étagères et il est plus que probable que c’est très loin de ce qu’a écrit Déon . N’hésitez pas à rafraîchir ma mémoire)
Evolution des médias

L’intéressant pour nous c’est de voir une forme de diffusion du savoir céder le pas à une autre, poursuite d’un mouvement engagé de longue date. Plus notre connaissance/compréhension du monde augmente plus le rythme de cette croissance s’accélère. La communication du savoir doit donc passer par de nouveaux vecteurs qui, à leur tour, vont générer plus d’échanges d’idées à un tempo plus soutenu et donc plus de connaissances, etc. Cercle vertueux pour les tenants de la curiosité, cercle vicieux pour les partisans de la sagesse qui trouve que nous perdons le temps de la réflexion, de la prise de distance. Tous, cependant, amis de la connaissance,
Le livre, en tant que support, représentait une accumulation d’informations mais aussi, surtout, un capital de savoir, une réflexion sur les données, les faits. Les publications savantes, dans un premier temps, partirent de ce capital pour l’augmenter, en préciser tel ou tel point, voire le contredire. Après quelques temps les articles ont commencé une vie autonome, se référant les uns aux autres, construisant ainsi des ensembles structurés qui ne débouchaient pas forcément sur une monographie. Aujourd’hui les informations se sont encore diluées. Blogs, brèves, forums, wikis, etc. la connaissance passe par de nouvelles voies et le livre ne peut plus suivre. Les faits se pressent, le temps manque pour l’analyse. C’était le sens de l’article de Nicholas Carr « Is Google Making us Stupid », article qui a maintenant fait plusieurs fois le tour des mondes, virtuel et réel. (Version française traduite par Framablog).
Exemple
La Wikipedia, par exemple. Bâtie par une communauté, actualisée au fur et à mesure (et, là aussi, avec parfois quelques excès), est l’archétype des rapports que le web 2.0 entretient avec la connaissance. Elle a peu à peu et non sans mal gagné sa légitimité , commence à concurrencer les bibliothèques universitaires et devient une institution de la vie estudiantine,  à côté ou à la place des livres et des revues. Elle nous propose un modèle de communication de la connaissance aujourd’hui : un courant continu,  une multitude d’acteurs, un réseau. Au capital, à la floraison a succédé un flux ininterrompu. Cela déstabilise et inquiète d’autant que les institutions qui organisaient la genèse et la création du savoir ne sont plus tout à fait en phase avec cette évolution, personne ne semble maîtriser ce développement apparemment anarchique. Chaotique plus probablement : plus fumée que cristal pour reprendre le titre du livre d’Henri Atlan.
Et l’enseignement ?
Ce mouvement peut-il rester sans incidences sur l’enseignement ou, selon une autre perspective, l’école peut-elle continuer à être le conservatoire d’un mode d’organisation et de communication de la connaissance en voie d’obsolescence? Si sa mission n’était pas de former les jeunes pour préparer l’avenir, personne probablement n’y trouverait à redire. Nous avons pas mal d’institutions qui se tiennent encore sur le seuil du XXe siècle. Mais l’école a-t-elle, aujourd’hui mission à conserver, à préserver? Peut-on continuer à offrir aux élèves les mêmes contenus, organisés dans les mêmes structures disciplinaires? Comme l’écrit Pierre Frackowiak :
« ne nouvelle hiérarchie des disciplines et de l’accroissement exponentiel de la diffusion des savoirs. On ne prend pas suffisamment en compte le fait que la proportion des savoirs scolaires par rapport aux savoirs sociaux diminue d’année en année, donnant l’impression aux élèves qu’il y a des savoirs pour passer des examens, des savoirs qui seront rapidement oubliés, et qu’il y a des savoirs intéressants ailleurs »
Mais entre ceux qui ne veulent rien perdre de l’héritage et ceux qui veulent que les contenus s’adaptent aux nouvelles connaissances la seule chose que les élèves gagnent dans l’affaire c’est une augmentation incroyable, une inflation délirante des savoirs à assimiler. Il est clair que cela ne pourra pas continuer longtemps, d’autant plus que les enseignés semblent de plus en plus rétifs à cette forme de gavage. Quand à l’organisation de la transmission des connaissances en discipline, ce qui fut, au départ, un formidable outil est devenu successivement une facilité, un confort, avant de devenir un obstacle et, enfin, une franche nuisance. Le problème n’est donc plus de réfléchir sur ce que les élèves doivent savoir mais quel forme d’apprentissage peut les préparer à un monde dont personne ne sait vraiment à quoi il ressemblera. La question n’est plus de trouver ce qu’il faut modifier, réformer, adapter, dans la pédagogie, l’organisation du système éducatif ou l’équipement des classes en TIC. Nous sommes confrontés à la nécessité d’une rupture radicale, d’un changement de paradigme. Longtemps cantonnée au seul domaine pédagogique l’idée évolue sous la pression des changements socio-économique liée aux nouvelles technologies et c’est maintenant l’organisation de la transmission du savoir qui est concernée (cf Jacques Cool et nous même ;-) )
Radicalité ?

Nous avons, et c’est normal, le désir de « limiter les dégâts», de « sauver les meubles » en adoptant une position raisonnable : « Le web 2.0 modifie le monde et le regard que nous portons sur lui. Intégrons le donc à notre pédagogie ». Ils veulent travailler avec la Wikipedia ? enseignons leur la Wikipedia! Mais cette position n’est pas raisonnable, car dans cinq ou six ans quand la Wikipedia sera devenue soit tout autre chose, soit une survivance, que ferons-nous? Le changement de paradigme doit d’ores et déjà intégrer l’instabilité, l’incertitude et la mutation. Il est, en effet, fort probable que ce que nous vivons n‘est pas seulement un changement dans le contenu et le mode de transmission de de la connaissance mais dans sa nature même. L’article de Chris Anderson dans Wired : « The End of Theory » ouvre sur une évolution possible, à l’appui de quoi The Economist déploie tout un dossier : « Data, data everywhere ».
En guise de conclusion

Revenons au début de ce billet et à ces étagères où le solide ouvrage de référence doit s’effacer devant la multiplication d’insolentes revues savantes. Aujourd’hui les murs du bureau sont à nouveau couverts de livres, maintenant aussi décoratifs qu’inutiles, et, sur la table, un notebook, un iPad, un Kindle ou tout autre gadget relié à une bibliothèque universelle et à une encyclopédie en permanent renouvellement ; description crédible de notre avenir proche, valable pour demain, n’est-ce pas? Mais après-demain, vous le voyez comment, vous ?