Enseigner les cyborgs

En 1997 pour la première fois un ordinateur bat un grand maître aux échecs et pas n’importe lequel : Gary Kasparov. C’est de cet évènement que part l’article de Clive Thompson reprit par Xavier de la Porte sur InternetActu. Par la suite Kasparov a créé les advanced chess où deux équipes constituées chacune d’un humain et d’un ordinateur s’affrontent. Dès les premières compétitions il est apparu que l’équipe gagnante n’était pas celle qui avait le meilleur joueur humain ou la machine la plus puissante ou le logiciel le plus perfectionné mais celle où l’intégration homme-machine était la meilleure.

Xavier de la Porte tire plusieurs conclusions de cette anecdote.

Premier constat : une compétence émerge, l’habileté à tirer le meilleur profit de l’intelligence « machinique ».  Ce n’est une nouveauté qu’en apparence. On retrouve là le même type de situation que dans des sports comme la voile ou la course automobile. Mais il ne sera ici pas longtemps question de sport. Il semble clair que les machines auxiliaires de la pensée vont se faire de plus en plus présentes dans nos vies et que cette évolution ira probablement s’accélérant Notre capacité à les intégrer dans nos activités sans en dépendre totalement va vite se révéler un facteur déterminant dans l’intégration sociale et professionnelle.

Or, et c’est le second constat, ceux qui seront les mieux à même d’en faire un atout ne sont pas forcément ceux qui, aujourd’hui, dominent la vie économique ou culturelle, ceux qui ont suivi les parcours d’excellence à l’école ou à l’Université :

« si Thompson, à la suite de Kasparov, a raison, si une intelligence moyenne alliée à une bonne maîtrise de la machine renverse les hiérarchies au point de se révéler supérieure à des années de travail et d’accumulation de savoir ; si cette règle s’avère exacte dans d’autres disciplines que dans les échecs, alors quelle supériorité resterait à ceux qui savent, ceux que l’on considère comme très intelligents, mais qui vivent sans les machines, qui les craignent, les méprisent, et ne s’en servent pas ? »

On voit déjà comment une partie de l’élite sociale et intellectuelle rechigne devant Internet. « Les raisins sont trop verts » disait le renard de La Fontaine.

Nos élèves vont donc de plus en plus souvent venir à l’école avec des outils de communication qui ne demandent qu’à devenir des auxiliaires de leur intelligence. Est-il possible que nous continuions d’ignorer voire de diaboliser ces outils alors que l’avenir de ces adolescents leur est de plus en plus intimement lié? Si nous laissons au milieu familial, aux amis ou à l’entreprise où ils trouveront leur premier emploi le soin de les y initier, il est clair que nous contribuerons, une fois de plus, à creuser les inégalités.

Il peut, alors, être intéressant de se demander à quoi ressemblerait un enseignement qui partirait du postulat de l’association homme-machine.

On voit tout de suite comment le célèbre tronc commun de connaissances s’en trouvera bouleversé. Des savoirs réputés fondamentaux se verront relativiser dans la mesure où l’assistant électronique les maîtrisera mieux que l’élève ne saurait le faire. Voyez, par exemple, comment la calculette continue de changer l’enseignement des mathématiques.

De même plus que les données, les faits, les informations c’est la capacité à faire des connexions, à interpréter qui devra être travaillée. Or, aujourd’hui, quand l’enseignement cherche à développer ces compétences, il le fait dans le cadre d’exercices stéréotypés qui se révèlent vite inadaptés.

Contrairement à ce que pense Clive Thompson je crois qu’il ne s’agit pas uniquement d’un talent plus ou moins inné, d’une compétence acquise dans la multiplication des expériences. Je suis convaincu qu’il est possible d’apporter à une grande majorité de jeunes les compétences minimales en la matière. Il s’agit autant d’une question de justice ou d’équité que du bien commun. Dans une société de la connaissance l’amélioration des compétences intellectuelles de chacun profitera, plus que jamais, à tous.

Qu’en pensez-vous ? Avez-vous d’autres propositions ?

3 réflexions sur “Enseigner les cyborgs

  1. La victoire de l’ordinateur sur Kasparov est certes symbolique, mais ce qui est réellement significatif, c’est que les ordinateurs battaient déjà, depuis de nombreuses années, des êtres humains « normalement » intelligents. C’est ça qui choque le sens commun: Edgar Poe avait « démontré » dans une de ses nouvelles qu’il était impossible à une machine de battre l’homme aux échecs et en avait déduit l’existence d’un nain caché dans dans son « robot joueur d’échec ».

    Je connais bien les technologies / algorithmes employés dans ces programmes ou « robots ». Ce n’est pas tant l’intégration homme / machine qui est clé que la puissance de calcul. Evidemment, le meilleur programme, à une époque donnée, c’est celui qui a les meilleures « règles » – car avoir les meilleures règles permet de gagner en temps de calcul, mais aujourd’hui, des dizaines de programmes battent l’ordinateur qui a a battu Kasparov sans beaucoup d’expertise : on troque le facteur humain contre la puissance de calcul. Et aussi ceci: à la fin, la puissance de calcul dépasse toujours l’expertise humaine pour résoudre un problème, aussi compliqué soit-il (ce qui s’appelle, en maths, un problème NP complet).

    Le premier constat qui sort de tout ça n’a rien à voir avec l’enseignement, à mon avis et a un côté très déprimant: l’intelligence humaine n’est peut être pas grand chose d’autre que de la puissance de calcul et de la mémoire. L’homme n’était déjà plus au centre de l’univers, il ne lui restait plus que l’intelligence pour s’y croire, et voilà qu’au final il n’est peut être qu’une sorte de robot, à tel point que des machines somme toute rudimentaires (les ordinateurs) font mieux que lui.

    La deuxième chose, c’est que l’habileté à tirer parti de l’intelligence machinique, c’est beaucoup de travail. En maths, théorie des jeux, algorithmique, développement informatique: bref, rien à voir avec une sorte de « magie créatrice » qui découlerait de l’environnement numérique à l’école, mais un travail de fond dans des matières scientifiques classiques, traditionnellement enseignées à l’école.

    (Non pas que je nie a priori l’avantage et l’originalité des enseignements intégrant les technologies numériques, mais il est important, me semble-t-il, de ne pas en faire un mythe ou une légende non plus).

  2. Je reviens à l’article originel de Clive Thompson. Un des arguments essentiels de son texte est dans le passage ci-dessous.
    « At a “freestyle” online tournament in 2005, where any kind of entrant was allowed, such human-machine pairings were absolutely awesome. In fact, the overall winner wasn’t one of the grandmasters or supercomputers; it was a pair of twentysomething amateurs using run-of-the-mill PCs and inexpensive apps.
    What gave them the upper hand? They were especially skilled at leveraging the computer’s assistance. They knew better how to enter moves, when to consult the software, and when to ignore its advice. As Kasparov later put it, a weak human with a machine can be better than a strong human with a machine if the weak human has a better process. »
    La leçon qui a été tirée de l’expérience des « advanced chess » est bien que ce n’est pas la plus grosse puissance de calcul qui l’a emporté mais la conjugaison de quelque chose qui est, pour l’instant, spécifique à l’intelligence humaine et de la combinaison mémoire-algorithmes dont vous parlez. Je suppose que Pascal aurait parlé du mariage de l’esprit de finesse et de l’esprit de géométrie.
    Il n’est pas non plus indifférent que le jeu d’échec focalise notre attention. Pour l’Occident il continue d’être l’objet mythique représentatif de l’intelligence fluide, l’espèce la plus abstraite des intelligences, partant celle qui sera la première accessible aux machines. Mais dans le même temps le jeu de Go, plus complexe que les échecs, continue de résister aux programmeurs (et je ne sais pas où on n’en est en ce qui concerne le shogi, mais ça doit aussi être instructif). Le programme qui tourne sur mon micro-ordinateur me met régulièrement des pilées historiques mais ses grands-frères continuent de s’incliner devant les maîtres. Cela reste significatif.
    Je me permettrais aussi un désaccord avec vous sur une question apparemment marginale mais finalement essentielle. En ce qui concerne de la place de l’humain il y a me semble-t-il autant de danger à la dépréciation absolue qu’il y en a eu à la glorification exacerbée. Je crois que l’on est complètement sorti des modèles à la Von Neuman d’une intelligence humaine analogue à celle des machines et qui autorisait l’espoir d’une intelligence artificielle rivalisant avec l’humaine à travers uniquement la puissance de calcul et le nombre de connexions disponibles. Il est de plus en plus clair que notre capacité à penser et proposer repose plus sur un modèle du monde que sur une prise en considération méthodique et pondérée de tous les paramètres disponibles.
    Enfin je vois que nous n’abordons pas la relation homme-machine sous le même angle ce qui explique, je crois, une partie de notre désaccord. Si l’on reprend l’habituel analogie du rapport avec l’automobile votre approche est celle de l’ingénieur qui conçoit l’objet et cherche à produire la machine la plus efficiente quand ce qui me tracasse ce sont des questions d’itinéraires, de temps perdu. J’avoue me moquer comme d’une guigne de ce qui se passe entre la carte-mère et le micro-processeur, tout en étant infiniment reconnaissant aux concepteurs de l’objet. Ce qui m’intéresse c’est ce que je vais faire avec. Et c’est là qu’intervient l’éducation. Et c’est là que surgit la question d’une éducation qui n’est plus en phase avec le monde qui se dessine.
    Le propos n’es pas de former des générations entières à la conception de logiciels ou d’architectures informatiques. Ce qui est en jeu c’est de leur montrer le parti qu’ils peuvent tirer de ces machines pour soulager leur mémoire et leur intelligence de tâches répétitives ou d’informations disponibles ailleurs et se concentrer sur ce qui est vraiment important. L’un des aspects redondants de ce blog est bien de dire que la numérisation de l’école ne donnera rien de mieux en manière d’enseignement si on ne l’assortit pas d’une modification adéquat de la pédagogie. Et, pour l’instant, l’école est le seul endroit où l’on puisse essayer de donner un accès à peu près équitable au monde à toute une génération sans considération d’origine sociale.

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