Darwinisme

L’école a toujours oscillé  entre deux tâches aussi importantes l’une que l’autre : transmettre un héritage ou préparer l’avenir. Jusqu’ici complémentaires ces deux vocations semblent lentement devenir contradictoires.

Dans la théorie les deux tâches se complètent, dans la pratique c’est plus délicat. Une classe à tenir, un programme à terminer, une discipline que l’on aime et voudrait faire partager ; pas étonnant dans ces conditions que l’aspect transmission l’emporte. Pour terminer le programme il faut un minimum d’ordre dans la classe ; il est plus facile de capter l’attention si l’on s’exprime sur un sujet connu et il est plus agréable de parler de ce que l’on aime devant un auditoire attentif.  Ajoutons à cela quelque nostalgie de l’université ou de ce prof du lycée qui savait nous captiver et qui fut, quelque peu, à l’origine de notre vocation d’enseignant… Il n’en faut pas plus pour que le plaisir de transmettre s’impose. Est-ce à dire que transmettre un savoir s’oppose à stimuler la créativité et l’imagination ? Bah, en fait, un peu quand même… et comme préparer l’avenir c’est d’abord stimuler l’autonomie des élèves, adopter une démarche pédagogique plus active pour eux et donc renoncer pour quelques temps à la sécurité du cours magistral. On voit comment les deux finissent par s’opposer ce que met en évidence le texte ci-dessous :

« Dans un monde en mutation accélérée – économique, scientifique, technologique et culturelle – il est difficile de prévoir quels savoirs et compétences nos enfants devront maîtriser pour pouvoir s’adapter et réussir leur vie. Nous pouvons penser que l’École doit, dans ce contexte, promouvoir l’aptitude au changement : capacité de se mettre en question, d’innover, de coopérer avec les autres, de continuer à se former une fois entré dans la vie active. Mais l’École peut-elle mener à bien cette mission sans prendre pour horizon le passé ? N’a-t-elle pas prioritairement pour fonction de conserver et de transmettre la culture – par définition héritée du passé – et les connaissances scientifiques déjà constituées ? L’acquisition des aptitudes à la création et à l’innovation exige-t-elle que l’École modifie son rapport à la culture et au savoir ? »

Débat national sur l’avenir de l’école

Question 2 : Quelles doivent être les missions de l’École, à l’heure de l’Europe et pour les décennies à venir

Cela dit les élèves sont différents et si certains écoutent et suivent avec un intérêt certain, d’autres ont plus de difficultés. Les premiers ont le sentiment de recevoir un héritage et respectent celle ou celui qui le leur transmet. Parmi les seconds il y a finalement peu d’authentiques délinquants et beaucoup de jeunes gens impatients de passer à l’action. ( NB : Il existe évidemment ce troisième groupe qui se demande ce qu’il fait là et attend entre impatience et résignation que tout cela se termine. Bien que ce groupe soit majoritaire il n’entre pas dans ma démonstration, nous le laisserons donc pour l’instant en dehors de cette histoire qui ne le concerne pas et je suppose qu’il nous en sera reconnaissant). Les enseignants, et on comprend pourquoi, préfèrent les premiers. D’une certaine manière ils se retrouvent, ces jeunes-là leur ressemblent et à l’occasion ils lieront avec l’un ou l’autre une relation de maître à disciple, autrement gratifiante que celle d’enseignant à élève.

Les notes du premier groupe seront meilleures que celle du second. Non que l’enseignant favorise de manière injuste certains élèves mais il y a de petits biais dans l’évaluation qui sont, ma foi, fort excusables. Un élève qui n’écoute pas rate ses devoirs et c’est normal. Un élève sérieux qui ne réussit pas est victime de sa timidité ou du stress, il faut donc l’encourager. Si par contre il rend un bon devoir donnons-lui la note qu’il mérite et montrons à la classe que le travail reçoit une juste récompense. Par contre un élève qui n’est pas studieux et qui réussit profite d’un talent qu’il doit à sa famille ou à la chance, son succès humilie les moins doués et sert d’encouragement à ses complices. Il convient donc d’être juste et vigilant à ne pas sur-noter, à l’occasion un peu de sévérité lui rappellera que la vie n’est pas si facile.

Le groupe des élèves méritants bénéficie d’un comportement plus bienveillant de l’enseignant. Pour eux l’école se révèle un milieu gratifiant, ils s’y sentent à leur place et, dans une spirale vertueuse, voient leurs notes s’améliorer. Ils réussissent leurs examens et arrivent au baccalauréat avec un moral de gagnant et ce qu’il faut d’angoisse pour que ce ne soit pas une formalité. Partant de là ils iront dans une classe préparatoire, un milieu qui a été conçu pour eux ou, pour les moins brillants, dans une bonne université où leur parcours se poursuivra dans des conditions comparables voire identiques. Voilà comment les élèves studieux, attentifs, respectueux de l’héritage culturel entrent par la grâce du diplôme dans l’élite sociale, une élite très majoritairement conservatrice et quelque peu déroutée quand « les choses ne sont plus ce qu’elles étaient ».

L’autre groupe aura plus de difficultés. Parfois il ira jusqu’au bout avec un sentiment croissant d’impatience, parfois il lâchera en route. Beaucoup trouveront leur place dans la société leur créativité reste un atout.

Un denier regard sur notre groupe de bons élèves. Quelques uns auront trouvé dans l’école ce milieu bienveillant où installer leur vie professionnelle. Les plus brillants par le biais d’institutions et de concours prestigieux intégreront la carrière avec de sérieux atouts qui les désignent d’emblée pour encadrer le système éducatif ou enseigner à l’Université. Les autres poursuivront leur parcours dans les collèges et lycées. Quoiqu’il en soit ils s’inscriront pleinement dans le mécanisme décrit ci-dessus, et surtout, quelque soit leur désir de renouvellement d’un système éducatif qu’ils devinent essoufflé, ils ne leur sera pas possible de franchir certaines limites dans la remise en cause. Personne ne peut raisonnablement songer à détruire son propre foyer.

Vous aurez, je l’espère, compris qu’il n’est pas question de stigmatiser tel ou tel individu ou groupe en l’accusant d’être responsable des lenteurs, pesanteurs et autres réticences d’un système. Vous trouvez, à juste titre, ma description caricaturale. Il serait totalement ridicule de réduire la complexité du phénomène de résistance au changement dans les structures scolaires à ce seul mécanisme. Cependant où voyez-vous le système éducatif, engoncé dans ses rigidités, trouver la ressource d’un nécessaire autant que radical renouvellement ?  J’ai peur que l’avenir de l’enseignement ne soit d’ores et déjà dans d’autres mains.

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