Pour une éducation empathique

Je me souviendrai longtemps de ces quelques lettres peintes en couleurs vives sur le mur en pauvres briques d’une petite école à Cali, en Colombie. « Apprendre en s’amusant ». Un joli programme, qui m’avait fait sourire à l’époque, alors que je percevais les cris joyeux des enfants jouant dans la cour. Mais bien vite je me rappelais à la dure réalité des choses et concluais comme on me l’avait appris que non, décidément, apprendre et s’amuser sont deux notions qui ne peuvent faire bon ménage dès lors qu’il est question d’efficacité et de réussite dans un système éducatif aussi ambitieux qu’exigeant dont j’étais le produit, et depuis peu, un acteur.

Apprentissage et souffrance rédemptrice

Car dans la relation prof/élève me disais-je, il y a incontestablement une question de pouvoir, ce dernier se révélant le mieux dans l’évaluation, chiffrée ou pas, qui prend autant la forme d’un bâton que d’une carotte. Au travers de son évaluation, de ses commentaires sur les résultats attendus et obtenus ou pas par l’élève, un professeur comme moi ne peut se contenter d’évaluer des compétences, platement en somme, prosaïquement, et objectivement. Non. Il se doit de récompenser, ou pas, une attitude et un effort attendus et suscités en amont par le professeur. Ce pourquoi celui-ci est désolé si l’élève échoue, sincèrement, alors qu’il a manifesté effort, abnégation, écoute, etc, en classe. Car la récompense n’est alors pas à la hauteur de l’effort.

Comprendre ceci c’est mettre le doigt sur l’idée partagée par de nombreux professeurs que le résultat doit être mérité. Qu’il faut souffrir pour atteindre le salut, la rédemption.

Que voilà une idée bien ancrée dans l’esprit de nombre d’enseignants comme moi jadis, tous pays confondus, et aussi saugrenue que pernicieuse, qui veut que l’apprentissage rime avec souffrance, effort légitimement laborieux et pénible. C’est qu’il convient de mériter son succès, et de se préparer ainsi aux difficultés de la vie, la vraie, celle du dehors de l’école, et ainsi limiter au mieux les déconvenues qui ne manqueront pas de se présenter une fois confrontée aux vraies réalités de l’existence. Mieux vaut donc le plus tôt possible se frotter à l’âpreté des contraintes, des obligations, de l’autorité, fut-elle arbitraire, de la difficulté d’obtenir des résultats malgré les efforts, car il s’agit d’être méritant, la sueur au front. En bref, on n’est pas là pour rigoler, pour s’amuser. Et que ceux qui sont déjà dotés des outils nécessaires pour faire face aux difficultés, fruits d’un environnement familial ou social privilégié, ou d’un agencement neuronal très performant, ne la ramènent pas trop. Le bon résultat est celui obtenu au prix de l’effort, fut-il un rien laborieux. L’idée que l’école puisse être un lieu de plaisir est donc étrangère à de nombreux professeurs.

Le professeur missionnaire

Pourquoi donc un tel credo (car il s’agit bien de cela) ? Sans doute parce qu’ainsi le professeur se persuade que l’élève a besoin de lui, qu’il est entré dans le saint des saints du savoir par l’intervention de l’enseignant explicateur. D’où l’idée partagée par beaucoup de professeurs qu’ils ont une mission à accomplir, et que d’icelle dépend le salut des jeunes qui ne pourront entrevoir la lumière, c’est-à-dire accéder à l’idée ou à l’information, entendez à la culture classique donc, celle qui est gravée dans le marbre de la mémoire collective et enseignante, autrement que par leur intercession. Dès lors, ceux qui, parmi les récipiendaires de ce don de soi, s’en désintéressent et boudent le savoir orthodoxe et conforme instruit, ont immédiatement une attitude jugée méprisable par l’enseignant, et sont d’ailleurs souvent méprisés : ils ne s’intéressent à rien… Comprenez « pas à ce dont on leur parle ». Autant dire, rien…

De la bienveillance

Mais ne nous y trompons pas, cette attitude de nombreux enseignants n’est pas dénuée de bienveillance, et cela compte déjà beaucoup ! Je laisse ici en effet de côté tous ceux qui n’en sont pas animés, et qui manquent alors presque systématiquement sinon à leur devoir, en tout cas à leur objectif. En bref ceux parmi les enseignants qui font peur à leurs élèves, ou qui en ont peur (pas une peur physique, ni objective, s’entend). Il y aurait bien aussi ceux qui s’en contrefichent, certes. Le résultat de leur activité d’enseignement est le même, déplorable, et on peut légitimement se poser la question de savoir comment idéalement les inviter à exercer une autre tâche, et à minima, éviter de les recruter. Mais ceci serait l’objet d’une autre réflexion, ardue à n’en pas douter.

Revenons donc à nos « bons prof », qui ont acquis une réputation parmi la communauté scolaire et suscité une forme d’intérêt, en tout cas en apparence, voire de la sympathie, de la part de leurs élèves. Ils savent ou ont compris avec raison, que transmettre se fait d’autant plus facilement que le contexte s’y prête, que l’enseignant est pétri de la volonté de motiver l’élève, de l’intéresser, et qu’il tisse des relations privilégiées avec lui et parvient à créer cet état de grâce, un climat favorable. Pour y parvenir, il convient de s’appuyer sur une notion essentielle à toute relation interpersonnelle : la confiance. Une notion qui intéresse de plus en plus d’ailleurs, à l’heure des réseaux sociaux, du développement de nouveaux liens que l’on tisse à tout va sans y mettre toujours toute la prudence nécessaire, ce qui rend la confiance d’autant plus essentielle. La sociologie s’y est somme toute peu intéressée jusqu’à présent. C’est d’elle pourtant que découle le respect, un mot souvent glissant et dont on nous rabat les oreilles, derrière lequel se cache l’autorité, qui encore une fois, ne peut être fondée, acceptée, sans confiance.

On se félicitera donc de voir ces enseignants bienveillants, parvenir à faire reposer l’acte de la transmission sur ce socle. Certains en seront dès lors très appréciés, admirés parfois, presque adulés, les jeunes étant fascinés par ces adultes brillant de tout leur feu sous leurs yeux ébahis, faisant étalage d’éloquence et d’aisance, de grande culture et d’érudition même, qui s’essayent au jeu des cerveaux communiquant avec leur élèves, presque leurs disciples, entièrement dévoués à leurs maîtres, ces gourous.

Apprendre en s’amusant

J’exagère ? Sans doute un brin. On peut toutefois émettre quelques objections à la suite de ce constat. Tout d’abord, il faut comprendre que le plaisir n’est pas que futilité, absence coupable de sérieux. Il est parfois là où on ne l’attend pas et s’articule parfaitement à l’activité de l’apprentissage. Car chercher est un plaisir, tout comme l’acte de créer.

« Apprendre en s’amusant », est donc loin d’être un slogan tropical trahissant une naïveté charmante. C’est un principe fort constructif et même recommandé par l’OCDE ! Comme le remarque l’observateur de l’OCDE, « alors que la peur nuit à la motivation et à l’apprentissage, le plaisir les favorise ». Il serait temps de s’en persuader !

Par ailleurs, il faut rassurer ces professeurs habités par l’idée qu’ils sont investis d’une mission et les aider à alléger leur fardeau, le poids de la croix qu’ils portent. Car l’idée qu’ils se font de leur responsabilité dans l’éducation des jeunes tombe à plat dès lors qu’on se dit que les objectifs programmatiques et culturels, patrimoniaux oserait-on dire, ne sont pas nécessairement les plus adéquats pour jauger le gain en intelligence de leurs élèves. A l’antienne du « niveau qui baisse », et à l’angoisse ou à la mauvaise conscience qu’il nourrit chez les professeurs habités par la volonté de faire au mieux, il faut répondre ceci : le niveau baisse-t-il vraiment ? Est-il légitime de se préoccuper ? Ou sommes nous plutôt incapables de concevoir combien nos élèves sont différents entre eux, et de nous, et que leurs capacités ne sont pas là où nous voulons les voir et évaluer et qu’il serait donc temps de reconsidérer les choses sous un angle nouveau ?

A bienveillance, bienveillance et demi

Partant, ce que nous voulons ici surtout souligner c’est que même si un enseignant est dévoué à sa tâche, bienveillant envers ses élèves et sérieux dans sa pratique et vis-à-vis de lui même, il ne fais que s’abuser le plus souvent sur le sens et la portée de son action s’il ne change pas radicalement son approche pédagogique et la relation qu’il entretient avec ses élèves. On peut certes aisément comprendre ce qui l’amène à procéder comme il le fait, et Jean-Paul Jacquel a suffisamment bien expliqué les mécanismes de reproduction socio-culturelle pour ne pas y revenir.  Il a tout autant souligné que ce qui anime cet enseignant, est avant tout l’acte de transmettre.

Or est-ce là précisément un acte vraiment bienveillant, au sens ou il bénéficie à l’élève auquel il s’adresse ? A-t-il fallu bâtir des relations comme a fait notre enseignant type à force de temps, d’un subtil dosage entre la carotte et le bâton des évaluations dont nous parlions auparavant, et d’un exercice constant de séduction destinée à captiver, capturer pourrait-on dire, pour ne finir que par… transmettre ? La bienveillance ne serait-elle pas plutôt de veiller au gain en terme d’intelligence que l’intervention de l’enseignant aura pu susciter chez l’élève, avec l’élève, pour et par l’élève ? Ne conviendrait-il donc pas de faire reposer la nature des relations enseignant/élèves, non sur l’admiration ou le mépris, l’acceptation ou le refus, l’ingestion ou le rejet, mais plutôt sur le partage et l’échange : des regards, des paroles, et des idées, des émotions même. Fonctionner en va-et-vient. Fonctionner en réseau, l’enseignant constituant à juste titre un node de ce réseau, et pas une interface entre savoir et élève. Car ce dernier doit enfin parvenir à être sinon au centre – comme le disent fort hypocritement les textes officiels alors que le vrai centre reste les préoccupations et prescriptions de l’institution –plutôt un acteur essentiel de la construction de son propre savoir, aidé, accompagné par l’enseignant.

Voilà où doit se nicher la bienveillance. Mieux, l’empathie.

Pour une éducation empathique

Dès lors le cadre de la classe, du programme, du cours, devient un peu étroit. Difficile de se donner rendez-vous pendant la durée d’un cours, tel jour, à telle heure, dans telle classe, pour parler de Charlemagne à plusieurs élèves, par delà leur motivation, compétence, appétence, et compréhension personnelles, et de se dire une fois le cours terminé qu’on a fait son devoir d’instructeur, rideau. Liste rouge, rendez-vous formaté en guise de relation avec les parents, conseil de classe pour évoquer les problèmes des élèves, et absence de relation avec ces derniers au-delà des discussions sur Charlemagne, ne peuvent plus être les réponses adéquates aux attentes des élèves… Si le système scolaire, l’éducation au sens large, a besoin d’empathie, c’est hors les limites étroites des emplois du temps, des programmes, et des exigences professorales. Les professeurs consciencieux, bienveillants, soucieux de bien faire doivent participer à la construction de cette éducation empathique dont il seront des acteurs vertueux, en apprenant à tisser des relations en réseau avec leurs élèves, et les nouvelles technologies le permettent, en regardant les élèves, en les écoutant, en leur répondant autant qu’en les questionnant, en faisant avec eux, et non sans eux, encore moins contre eux, et en s’adaptant à chacun d’entre eux, en lâchant la bride de leur besoin d’instruire et en accordant aux élèves l’autonomie qu’ils réclament. Je gage que la majorité des élèves retrouvera alors son intérêt, son attention, sa sérénité et son calme, en participant avec autonomie à la construction de sa propre intelligence et de ses propres compétences.

Cette majorité de moins en moins silencieuse a déjà commencé, ailleurs, à tâtons et en ligne le plus souvent, et les professeurs le savent, le sentent, eux qui réclament à juste titre que quelque chose survienne avant que le mouvement de fond auquel nous assistons d’une école en perte de repères et de résultats ne remette en d’autres mains le soin de la formation des jeunes générations. Je crains toutefois que ce quelque chose ne puisse venir seulement du « système », de l’institution, mais réside en la capacité de chacun de repenser l’éducation en terme d’éducation empathique. Et il n’est pas même certain que l’école soit le cadre le plus idoine pour que surgisse cette éducation, de moins en moins formelle, et de plus en plus empathique.

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