On joue à la bibliothèque ?

Dans la bibliothèque il y a des livres et une poignée d’ordinateurs.

Une collègue s’est, l’autre jour, penchée vers moi pour me dire sotto voce : »Les élèves ne devraient pas jouer à la bibliothèque ». Que répondre à cela?

Qu’il faudrait leur imposer de lire ?

Qu’ils devraient faire leurs devoirs ?

Lire ce n’est pas vraiment leur tasse de thé. Je pense que presque tout le monde s’en est aperçu.  Les plus jeunes, ça va encore, mais après 14 ans ça devient exceptionnel. Les devoirs ? La plupart préfère les faire chez eux ou dans l’étude. Les contraintes de silence sont moins rigoureuses, ils peuvent donc travailler ensemble.

Dans la théorie, la documentation disponible en bibliothèque devrait leur permettre de se livrer à des recherches, mais les sujets de recherche ça ne s’invente pas. Si les enseignants ne sont pas demandeurs ou prescripteurs les élèves, habitués à suivre, ne prendront pas l’initiative d’une activité contraignante dont la productivité n’est pas assurée. Alors, désœuvrés ils s’installent devant un ordinateur. Facebook étant inaccessible, ne restent que trois possibilités :

  • Regarder une vidéo sur You Tube ;
  • Errer sur le web ;
  • Jouer.

Comme de ces trois solutions seule la dernière correspond à une activité mentale cohérente pourquoi ne s’y livreraient-ils pas?

Parce que c’est trop agréable, trop facile ? un peu comme ces médicaments qui ne peuvent être efficaces s’ils n’ont un goût atroce ? Pour croire cela il faut ne pas être joueur. Il faut ignorer dans quel état d’épuisement physique et psychique on peut se trouver après une partie âprement disputée. En grec le jeu, la lutte, c’est agôn, ce même mot qui a donné agonie, c’est tout dire.

Parce que le jeu n’a pas de valeur pédagogique ? Là encore ceux qui le pensent n’ont jamais joué ou alors ils ont culminé avec les « petits chevaux » d’où leur excusable ignorance.

Parce que le jeu ne fait pas sérieux ? oui mais c’est justement ce qui le rend intéressant, stimulant et donc… efficace.

Le jeu est créatif, ce que l’on ne peut pas dire de toutes les activités sérieuses au menu à l’école. Tout jeu propose ce que les pédagogues appellent « une situation problème » et le joueur doit mobiliser ses ressources intellectuelles pour s’en sortir. Or beaucoup de jeux sont d’une réelle complexité et demandent de combiner des éléments disparates. Si la partie se déroule entre joueurs humains c’est encore plus stimulant car les stratégies s’élaborent les unes par rapport aux autres et la séquence observation, analyse, synthèse, réponse peut aller très loin. Cela dit de nombreux programmes de jeu miment correctement une intelligence humaine rudimentaire.

Le jeu mobilise, il est défi. Combien d’élève qui s’ennuient à mourir en classe, et y sont d’une décourageante passivité, investissent  pour jouer une énergie extraordinaire, manifestent et perfectionnent des compétences que l’école ne sait pas reconnaître? Le temps, l’énergie, la puissance intellectuelle tout y est. Ils sont dans le « flow » tel que le décrit Mihaly Csikszentmihalyi.

Combien d’activités scolaires produisent cet effet?

Dans ce domaine comme dans d’autres l’ordinateur a considérablement changé la situation. D’abord il propose des jeux d’une complexité accrue et s’offre comme un partenaire toujours disponible, jamais fatigué et d’une infinie patience. Avec les années il a même réussi à devenir un adversaire respectable. Sont venus ensuite les jeux en réseau puis la réalité virtuelle. Il y a là un énorme potentiel dont beaucoup sont conscients : l’ordinateur peut jouer un rôle considérable dans l’apprentissage et le jeu représente alors un terrain idéal

L’arrivée des  serious games sur le marché de la formation est le début d’une tendance qui ne tardera probablement pas à s’imposer en formation initiale. Idriss Aberkane, sur le site du Café pédagogique a récemment montré les mérites du jeu vidéo pour l’apprentissage. Mais James Paul Gee en avait déjà exploré les possibilités dès 2003 (What Video Games Have to Teach Us About Learning and Literacy. New York: Palgrave Macmillan)

Cette idée a été reprise par des associations comme la Games Learning Society ou mise en pratique par des écoles comme l’Institute of Play qui affiche comme profession de foi :

Working across a diverse community of players, the Institute of Play leverages games and play as critical contexts for learning, innovation, and change in the 21st century. We bring non-traditional audiences into innovative spaces of production and learning through partnerships with the game industry, academia, government, science, technology, and the arts.

Alors oui, on joue en bibliothèque sous l’oeil bienveillant du bibliothécaire et on pourrait aussi le faire en classe sans perdre en efficacité pédagogique. N’est-ce pas votre sentiment?