L’école est finie ? (1)

Que d’agitation en cette rentrée ! Que de jugements définitifs, d’injonctions à agir, et dans l’urgence s’il vous plaît. C’est comme si soudain les défauts et manquements de l’école devenaient insupportables à un plus grand nombre. Un effet de la crise ? C’est quand les choses vont mal, qu’elles prennent un tour funeste, qu’on se souvient de l’importance de l’éducation.

Saine réaction me direz-vous, qu’il faudrait pourtant étendre aux moments plus cléments que traversent nos sociétés, car la fréquentation des écoles se fait sans interruption, quelque soient les soubresauts qui agitent notre monde.

Il est vrai aussi que septembre est le mois des manifestes éducatifs. Certes. C’est un plat de saison qui se déguste dans une presse soudain plus attentive au monde scolaire.

Changer l’école

Reste que, en France, dans le concert des déclarations, une forme de bourdonnement à l’unisson se fait désormais entendre à qui sait tendre l’oreille. Il ne s’agirait plus d’envisager une réforme, mais de penser LA réforme. Un changement d’échelle dans l’importance des changements à mettre en oeuvre semble s’opérer, et le ton s’aggrave, le verbe s’appesantit. Même Attali s’y met, qui veut « bouleverser » l’école !

Ou encore le Parti socialiste, qui voit aussi les choses en grand et évoque la mère de toutes les réformes éducatives (les élections se rapprochent, il est vrai) sans qu’il soit plus besoin d’évoquer la question des moyens, plais plutôt du comment. La révolution est en marche !

C’est que les faits sont têtus, comme disait Vladimir. Et chaque rentrée est l’occasion douloureuse de se heurter à nouveau à une ribambelle de chiffres trahissant la triste réalité de l’éducation nationale française.

Chiffres qui de surcroît sont colportés, répétés, commentés, en France ou ailleurs.

Cela commence à faire tâche.

Et ainsi le constat d’échec est parvenu à se diffuser assez largement dans la société, comme une peste, au point même d’alerter les prescripteurs d’opinion et certains décideurs, soudain mis en demeure de réagir (ou à défaut de prétendre le faire). Tant mieux, c’est sans doute une étape nécessaire.

Parler pédagogie

La deuxième raison de se réjouir (sans s’emballer toutefois, sachons raison garder) est de constater une seconde convergence de vues. Autour de l’idée cette fois, que s’il faut repenser l’école,  il conviendrait (enfin) de prendre en compte la pédagogie dans l’équation. Il semble devenir urgent non plus de parler des seuls contenus, de leur teneur et de leurs auteurs, mais des contenants, des façons, des usages. En d’autres termes, il semble qu’il faille soudain davantage se préoccuper de ceux qui vivent l’école en première ligne de front, et la subissent : les élèves.

Eux qui se plaignent d’un système trop dur, qui les fait souffrir et où ils s’ennuient, qu’ils n’aiment pas où auquel ils ne s’identifient pas.

Faire donc qu’enseignement ne rime plus avec ensaignement.

Oser le dire, et penser à y remédier. Voilà un bien joli programme ! Et les prescriptions aussitôt de fleurir, articulées autour d’une idée que nous ressassons ici : l’école n’est pas, ou ne doit plus être, un simple temple des savoirs en péril, toute entière vouée à la transmission des valeurs et des faits, mais un lieu d’épanouissement, d’éveil, d’émancipation intellectuels.

Si George Steiner disait qu’il avait essayé de passer sa « vie à comprendre pourquoi la haute culture n’a pas pu enrayer la barbarie. », il serait temps de se poser avec lui la question de savoir alors comment penser une école qui puisse nous aider à nous éloigner de la barbarie et nous intéresser à l’avenir de l’homme à l’heure où il devient plus incertain. Et pas sûr en effet que la grande Culture (donnons lui sa majuscule) ne soit la panacée pour nous sauver de cette barbarie. Point.

Il semble plus judicieux en effet de se demander comment faire de l’école  le lieu du développement de l’intelligence de ceux qui la fréquentent, de l’épanouissement de leurs aptitudes à agir et inventer. Car c’est de cela dont nous avons besoin pour nous amener à faire face aux défis et périls bien réels du monde qui est le nôtre. Mais inutile de se répéter, nous allons lasser.

S’entendre sur les objectifs fondamentaux

Ainsi donc cette idée semble faire son chemin. Ici ou là. En France, comme ailleurs. Ou plutôt, ailleurs, et puis en France.

Car durant tout ce temps, des découvertes essentielles dans certains champs, et dont nous nous faisons les échos ici même, nous ont ouvert des horizons nouveaux. D’un côté, les progrès en neurosciences nous aident à mieux comprendre les fonctionnements du cerveau et du processus d’apprentissage. Et d’un autre côté, ceux du Web 2.0 nous offrent un outil révolutionnaire pour pouvoir désormais à peu de frais rencontrer les objectifs que nous imposent précisément les découvertes sur le cerveau. Et tant celles-là que celles-ci convergent vers l’idée que l’important réside dans les liens, entre faits, entre personnes, informations, émotions, etc, pour qu’ils accouchent d’un agencement complexe qu’on peut appeler intelligence.  Car en multipliant ces liens dans le monde tangible et virtuel (la limite entre ces termes mériterait d’être définie), d’autres liens, entre neurones et synapses, cette fois ci, se multiplient et se renforcent à leur tour. Ces liens qui sont ce que nous sommes, à en croire Sebastien Seung qui parle de Connectome, ce qui ne lasse pas de faire rêver.

Multiplier les liens. Contribuer à les tisser. Amener l’élève à réaliser cela seul ou en groupe. Que voilà un programme autrement stimulant pour l’éducation que d’organiser la répétition de masse.

Notez que l’entreprise n’a pas attendu, elle qui doit bien entreprendre, et qui sait combien l’innovation est une clé à ses problématiques de gain de productivité. L’école ne pourrait-elle s’en inspirer ? Sacrilège ? Lisez cet article pour vous en convaincre avant de vous esclaffer.

Associer, observer, expérimenter, questionner, «réseauter » (networking).

Voilà des clés identifiées pour ouvrir les portes de la découverte. Pourquoi ne pas les transposer en objectifs pédagogiques à atteindre, une forme de socle commun des compétences en somme ? La démarche de l’innovation humaine et de la découverte serait-elle à géométrie variable, oscillant radicalement dans ses formes selon qu’on passe d’un environnement à un autre, de l’entreprise à l’école ? Les systèmes éducatifs seraient bien inspirés au contraire de faire leurs de tels objectifs, si le propos est bien de mieux préparer et former les futures générations à faire face aux enjeux de leur monde.

Seulement voilà. Si nos objectifs éducatifs ne se formulent plus seulement en terme de contenus, mais aussi en terme  de compétences, alors on comprend pourquoi en effet, il convient de repenser l’éducation des humains en profondeur, combien il nous faut changer de paradigme éducatif.

Et pour ce faire, disons qu’il faut à minima insister sur trois choses :

L’autonomie, dont doit jouir celui qui apprend car elle nécessaire à la résolution de ses propres questionnements, le tout à son propre rythme. Elle contribue à son épanouissement intellectuel et à son ouverture au monde. C’est l’élève qui apprend, qu’on lui en donne donc les moyens. Et les outils du Web 2.0 permettent précisément de rencontrer ces objectifs, tant en matière de fond (informations collectées) que de forme (les liens tissés).

Le travail en réseau, quand chacun tisse non seulement des liens pour lui-même, mais avec les autres acteurs (autres élèves et formateur) avec lesquels il entretient des relations dans son réseau d’apprentissage. Il apprend avec les autres, par les autres. La encore le Web 2.0 est l’outil idéal, quelque soit la configuration scolaire. C’est ainsi qu’on peut espérer voir naître une éducation empathique,  dont nous avons déjà parlé ici.

Une éducation individualisée, sur mesure, à la carte, encadrée, accompagnée par des formateurs aguerris aux techniques d’apprentissage. Il est absurde de penser qu’il existe une façon de faire l’école. On pourrait même oser avancer qu’il y a autant de façon de faire école qu’il y a d’individus. Une idée qui ne manque pas de créer des problèmes logistiques non négligeables, il est vrai…

Au regard de ces trois simples objectifs, on peut raisonnablement prétendre que l’école telle que nous l’avons connue n’est pas adaptée pour y parvenir. Elle est donc finie.

Que proposer à sa place ? Nous y reviendrons très bientôt.

6 réflexions sur “L’école est finie ? (1)

  1. Autant le sentiment d’une profession (d’une vocation?) qui sombre médiatiquement et autrement dans le ridicule me blesse pour avoir eu d’admirables enseignants auxquels je dois vraisemblablement le respect du savoir pour la beauté même de la chose (cf. Patrick Dandrey) – outre ses côtés pratiques et donc essentiellement techniques et scientifiques, domaines en lesquels je n’ai jamais brillé- autant je suis impatient de connaître les propositions que l’on peut faire, Tremeur, pour rénover notre système qui semble bien inadéquat par de nombreux aspects, peut-être pas tous.

    Certaines propositions transparaissent sans doute dans les allusions à une utilisation pédagogique du web 2.0 ? On le sait, les écoles fleurissaient déjà voici plusieurs millénaires dans les cités mésopotamiennes qui se devaient de former les fonctionnaires et les comptables par l’apprentissage laborieux de l’écriture cunéiforme. La double et noble ambition d’une certaine idée de l’éducation qui passe par une forme d’abnégation a-t-elle vécu ? Et cette éducation humaniste ?

    Cultiver l’esprit du citoyen par l’appréciation des Arts, un jugement objectif sur la société et un comportement d’honnête homme mais aussi et maintenant, comme un retour vers des âges anciens, former l’apprenti(e), l’insérer dans cette machinerie sociale gouvernée essentiellement par le prosaïsme des rapports mercantiles parce qu’il faut bien des humains pour la faire fonctionner, cette société, n’est-ce pas ?

    Une certaine idée de l’enseignement s’enfuit. Un public attentif qui suit un discours dont il sent qu’il le dépasse mais qui le saisit furtivement et croit qu’il sera accessible un jour puisque cette leçon a éveillé le désir de s’améliorer, de comprendre davantage et de jouir mieux de l’écoute des plus savant(e)s après s’être appliqué à l’étude, c’est-à-dire à forcer le développement de sa propre intelligence, s’élever. Cet exemple existait quand la personne qui enseignait pouvait encore provoquer et stimuler son auditoire par l’esprit de sa parole. Ce n’est plus le cas, n’est-ce pas ?

    Alors la quatrième rénovation internationale et permanente de l’Education Nationale française s’avère nécessaire. Franchement, que faire ?

    Nous attendons les nouvelles solution2continuité dont la lecture demeure instructive (merci, Tremeur et Jean-Paul, j’aime ce que vous faites) et qui me pardonnera de m’être laissé aller à ce qu’il y a de plus regrettable pour un professeur, la nostalgie d’une institution où il ne fut qu’élève.

  2. Merci pour ce commentaire fort riche CdM !
    En exergue de ma réponse, je suis tenté de citer deux personnes, talentueuses dans leur domaine d’activité respectif :
    Einstein : “we can’t solve problems by using the same kind of thinking we used when we created them.”
    Ou encore : “no problem can be solved from the same level of consciousness that created it. “
    Francis Blanche (j’adore !) : « face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement, que changer le pansement. »
    Je serai tenté de dire que tout est dit😉
    Selon moi la profession d’enseignant ne sombre pas dans le ridicule. Elle se révèle en cette séquence de l’histoire, inadaptée face aux enjeux du monde. Et tous les maîtres passés, fussent-ils brillants et érudits, n’y peuvent rien, n’en déplaise à leurs disciples et le goût pour la culture qui est le leur😉 Croire que seul ce goût et la satisfaction individuelle qui en découlent (et qui nourrit des vocations) puissent nous tirer d’affaire me semble totalement en décalage face aux défis de notre monde. Quant au sacrifice de l’enseignant, j’en ai déjà parlé ici :
    https://solution2continuite.wordpress.com/2010/05/14/pour-une-education-empathique/
    En d’autres termes, ce ne sont pas les idées des Lumières, adaptées vaille que vaille au format de la massification scolaire de la période industrielle, dont nous avons besoin. Ces idées furent utiles, sans doute, mais elles ont vécu. C’est un peu comme avec le concept de nation, qui a su sans doute nous faire entrer dans la so-called modernité, mais dont nous n’avons plus besoin aujourd’hui (et pour cause).
    Or nous en sommes encore là : une école pensée par une aristocratie intellectuelle, pour une future aristocratie intellectuelle qui se substituera à elle. Et pour les autres, le vœu pieux que l’écoute religieuse d’orateurs érudits ne les oigne d’un savoir rédempteur et les élève vers la lumière. Par imprégnation perlimpimpienne. Quid du gain en terme d’intelligence ? Bof. En quoi stimuler l’amour des beaux arts et des textes antiques contribue à créer une intelligence collective, celle dont nous avons besoin ? A quoi sert l’école, donc ? A archiver intellectuellement les données du passé, ou à apprendre à exploiter celles-ci pour produire celles du futur ?
    Il est temps de changer de paradigme. Vite. Et attention, cela de doit pas nous attrister. Il ne s’agit pas d’un recul, d’un renoncement, d’une capitulation. Non. Point de nostalgie ici. Il s’agit d’adaptation, saine (et urgente), à la réalité du monde et des défis qu’ils posent.
    Au risque de me répéter, nous avons besoin de former des générations de jeunes humains (pas des « citoyens ») aux pratiques leur permettant de développer leur intelligence, leurs capacités à inventer, imaginer, créer, ensemble (ce qui implique de leur faire confiance, voilà une vraie difficulté pour beaucoup). Or nous commençons à savoir comment faire et avoir des outils pour le faire, en insistant sur le comment apprendre, et pas sur le quoi.

    Alors, prêt pour l’embarquement (ce ne sera pas douloureux, mieux, ce sera épanouissant) ?

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