L’école est finie ? (2)

L’école dans sa forme actuelle ne peut donc raisonnablement prétendre atteindre les objectifs nouveaux que le monde la pousse à se fixer. Des pistes sont avancées, en France comme ailleurs, et nous nous sommes promis de contribuer sur ce blog à les faire connaître.

Mais attention, la question n’est pas de susciter un grand bond en avant (ou un grand bond en arrière diront les critiques), tous ensemble… L’histoire nous a appris à nous méfier des grands bonds à l’échelle des masses… Disons qu’il convient plutôt de donner à chacun la licence de sauter dans le direction de son choix, sans craindre pourtant qu’il ne se casse la figure !

Mais voyons plutôt.

Quel  modèle proposer ?

Les propositions aussi enthousiastes que radicales fleurissent aujourd’hui un peu partout. Prenons deux exemples récents assez illustratifs.

On peut à juste titre insister sur le besoin urgent d’ouvrir l’école, comme le fait par exemple ici André Giordan, qui nous rappelle combien chacun peut constater que  les sources d’informations se multiplient et que leur accès est de plus en plus aisé, a fortiori grâce à Internet. L’école ne saurait donc plus prétendre être le seul lieu de la transmission du savoir, s’il ne s’agissait que de cela, et les professeurs les seuls gardiens du temple du savoir.

Ou bien encore, on peut à loisir s’interroger  avec Emmanuelle Erny-Newton sur la validité du binôme éducation/école, et prétendre que c’est un modèle dépassable., comme nous l’avions fait auparavant ici.

Recommander donc de déscolariser l’éducation avec Sugarta Mitra comme l’avait déjà proposé Ivan Illich, puisque le cadre formaté et sclérosant de l’école est le plus souvent plus un frein qu’autre chose à l’émancipation intellectuelle pour reprendre les termes de Jacotot.

Mais une fois ceci posé que fait-on ? Quel modèle doit sortir du chapeau ?

Penser les éducations nationales

J’ai peur d’une chose. C’est qu’à force de faire l’inventaire des bonnes pratiques, le recensement des fondamentaux pédagogiques, des impératifs éducatifs, nous n’en arrivions à suggérer plus ou moins explicitement un modèle d’enseignement prenant à nouveau les formes d’une recette universelle de l’apprentissage.

Et à ceci je me dis qu’il faut répondre plutôt par un modèle protéiforme d’éducation, scolarisé ou non.

Certaines choses me semblent évidentes. Tout d’abord qu’il faut se garder de jeter bébé avec l’eau du bain, et l’école avec ses maîtres. Nous y reviendrons plus tard dans une troisième livraison.

Ensuite, que la nature humaine étant si diverse, il n’est pas raisonnable de proposer un modèle alternatif unique à celui en vigueur. Il convient plutôt de faire des écoles qui puissent répondre au rythme, aux convictions, au besoins, de chacun. Tous n’ont pas la même appétence pour la technique, pour l’autonomie, pour l’étude même, ou pour le travail en groupe, etc.

Illustrons par des exemples

Certains jeunes ont besoin de l’école au sens d’un rendez-vous ritualisé en terme d’horaire et de lieu, pour pouvoir mieux socialiser, car peut-être ne trouvent-ils pas ailleurs le moyen de le faire. Ou peut-être en ont-ils davantage besoin ?

Certains ressentent même la nécessité d’un encadrement assez strict (certains parents surtout), en terme de discipline et de contrainte, pour assurer à leur motivation la juste stimulation qu’ils ne sauraient avoir s’ils étaient livrés à eux mêmes. L’école se doit alors d’être encadrée, humainement et matériellement, d’être un poil dirigiste, affichant haut et fort les valeurs qu’elle entend transmettre, dégageant des lignes claires en terme de curriculum, insistant sur des savoirs bien définis, les incontournables de la transmission. Pour peu que ne soient respectés les objectifs que nous évoquions dans l’article précédent (ce qui est essentiel au changement), on peut facilement imaginer que les écoles actuelles puissent aisément glisser vers de telles formules.

D’autres au contraire rêvent d’une école plus ouverte, laissant les jeunes plus libres tant dans l’emploi de leur temps que leur apprentissage. Une école lieu de rencontre, pour le sport ou les pratiques artistiques, pour l’étude libre,  mais sans que la classe ne soit de facto le centre du projet pédagogique et structurel (architecture comprise).  Ils sauraient se satisfaire d’une formule proposant de simples rendez-vous ponctuels à l’école, quand l’essentiel de leur recherche et de leur apprentissage pourrait être opéré par leurs soins à la maison ou ailleurs, en groupe ou seuls, pas nécessairement à l’école en tout cas. Ceci autoriserait des relations plus décousues avec l’institution scolaire et leurs formateurs, donnant lieu à des rencontres épisodiques entre prof. et élève, pour des évaluations et des mises au point. Le reste du temps, les relations en ligne seraient suffisantes, via un réseau social par exemple (qui va bien finir par rentrer à l’école).

Education 2.0

Les perspectives offertes par le web 2.0 rendent en effet possibles désormais la réalisation d’une éducation en ligne, ceci n’est plus de l’ordre du fantasme, et ouvre la porte à des possibilités nouvelles et nombreuses en terme d’éducation. L’entreprise n’a pas attendu là non plus, et a défriché ce terrain. Et si l’on y regarde de plus près on peut constater que de nombreux mythes sont aujourd’hui en train de tomber un à un, montrant combien le télétravail est une alternative bien réelle au travail au bureau offrant des avantages non négligeables.

Qui oserait prétendre que l’école ne peut ou ne doit s’inspirer de ces résultats ?

Les outils du Web 2.0 vont pénétrer les systèmes éducatifs, qu’on le veuille ou non. C’est juste une question de temps, il convient de s’en persuader. Mais ce n’est pas le propos ici, il s’agit plutôt de se demander si cela peut se faire partout de la même façon, selon les mêmes modalités,  pour tous les élèves, quelque soit leur âge ou leurs besoins  ? Ainsi, peut-on faire les mêmes recommandations pour un enfant, un préadolescent  et un adolescent ? Le degré d’autonomie varie selon les âges, les aptitudes intellectuelles et sociales aussi.  Par exemple, il est vrai de dire que travailler ensemble dans un groupe crée une forme de « conflit socio cognitif » (pour employer les grands mots)  qui se traduit en gain en terme d’apprentissage. Mais il n’est pas certain que certains adolescents y trouvent le profit recherché s’ils travaillent dans des groupes bi-sexués, en s’aidant du Web ou pas, quand de plus jeunes enfants y trouveront  une source de grande efficacité pour leur recherche. Le problème ici est comment créer un groupe qui fonctionne.

On l’aura compris, les paramètres sont nombreux, qui peuvent faire d’un environnement le moyen propice à l’apprentissage, ou non.

Moralité : il faut que le choix soit large dans l’offre pédagogique pour pouvoir répondre aux différentes demandes selon les besoins des uns et des autres, tout au long de leur vie.

Une éducation pour tous

Ne nous y trompons pas, ceci existe déjà, dans la majeure partie des pays (y compris en France), mais le choix se réduit le plus souvent à ceux qui peuvent se le permettre financièrement, car ces formules coûtent cher.  Elles sont donc réservées par certains mécanismes plus ou moins avouables à une certaine clientèle, et même parfois, fermées à une élite s’auto-perpétuant, comme c’est le cas dans les high schools américaines qui réservent aux enfants des anciens élèves des privilèges à l’inscription aujourd’hui dénoncés par Richard D. Kalhenberg.

La méritocratie dont a accouché le libéralisme semble en effet bien souvent se traduire davantage par la reconduction aux postes à responsabilité des membres d’une caste soucieuse de se perpétuer et qui élabore des mécanismes aussi ingénieux que variés pour parvenir à choisir les meilleurs parmi les siens, système éducatif compris. Alors qu’on imagine qu’elle devrait plutôt se baser sur des mécanismes de promotion de ceux qui auraient fait la preuve de leurs compétences ou de leurs vertus particulières. Benjamin Constant peut bien aller se rhabiller.

Il y a là injustice criante, et matière à de légitimes revendications de la part des non élus de ce genre de système. Ne nous y trompons pas, les Etats-Unis ne sont pas les seuls à produire de telles injustices. Elles sont simplement plus ou moins visibles, ou acceptées par la société selon son degré de cécité ou son habilité à les camoufler. Ainsi, pour ce qui regarde les Etats-Unis, Kalhenberg rapproche ce mécanisme de sélection inégalitaire à celui de l’affirmative action en montrant combien cette dernière à susciter de vifs débats que le système de « legacy preferences » n’a en rien provoqué. Deux poids deux mesures donc.

La France n’échappe pas à cette sinistre règle. Qui peut  prétendre que quiconque peut intégrer les lycées prestigieux des centres des grandes villes de France ? Carte scolaire ou sélections sur dossiers se chargent d’introduire des critères sélectifs qui n’ont rien à envier à ce qui se passe ailleurs.

C’est fondamentalement injuste et surtout très insuffisant quand il est question d’impliquer le plus grand nombre au projet éducatif ambitieux dont nous parlons ici.

Rompre le monopole éducatif

Le propos est donc de laisser le choix à chacun de trouver l’offre scolaire qui lui convient sur le marché éducatif. Nos différences sont telles, dans leur richesse comme leur faiblesses, qu’on ne peut prétendre faire passer chacun par la même moulinette éducative. Il nous faut selon moi passer de l’éducation nationale aux éducations nationales. Voilà un glissement grammatical qui promet d’être ardu pour bon nombre de personnes. C’est que cela manque d’ordre et d’unité. Certes.

Comment donc procéder ? En rompant le monopole éducatif. Sans craindre pour autant l’armageddon scolaire.

Cela risque à n’en pas douter de produire des effets de repli, de défense, en premier lieu de la part de ceux qui y voient une atteinte à leur conception ou à leurs privilège. Ainsi des adeptes du « détournement scolaire », qui voient dans  l’école un outil servant  un tout autre projet que celui de participer au développement de l’intelligence de l’élève, mais plutôt le moyen par lequel s’opère son attachement servile et automatique  à des savoirs prétendus nécessaires à la pérennité du groupe dont il est issu. Ce dernier tient tant au respect de sa doctrine qu’il a précisément conçu le mode d’administration de son endoctrinement, laïque ou religieux, au travers d’un outil qu’on appelle école. Au détriment de tout le reste bien entendu, et forcément de l’autonomie de chacun face aux pratiques d’apprentissage et aux savoirs. Autrement dit, cette école se fiche comme d’une guigne de savoir si elle permet de contribuer au développement de l’individu, pourvu qu’elle permette la survie du système qui l’a pensé.

Rassurons-nous, tout le monde n’adhère pas à ce modèle.

Pas plus à l’idée que la concurrence entre établissements portera aux pires injustices et à la mort de l’école.

Certes, la mise en concurrence « ne favorisera pas, à terme, les établissements qui n’offriront qu’une formation inadaptée au cours du monde ».

Ces établissements devront donc réagir et évoluer. Mais seront-ils fatalement peuplés par les plus démunis et les moins compétents ? On peut en douter. On peut même parier que c’est plutôt dans les quartiers les plus défavorisés qu’on risque de trouver les meilleurs clients pour des expériences pédagogiques innovantes et originales. Ce sont souvent les enfants des familles les plus favorisés qui sont en effet susceptibles d’être les plus friands d’un enseignement classique formaté et traditionnel, gage de leur réussite sociale et de leur intégration dans les écoles les plus prestigieuses. Ils le savent, et on leur a fait comprendre très tôt. Les autres se sentent ou se savent au contraire exclus. Le cursus honorum n’est pas pour eux. Mais cela peut, et doit changer. Et il n’est pas à exclure que le changement commence là où on ne l’attend pas.

Charters schools à la française ?

On peut s’amuser (l’exercice est très plaisant) à  imaginer une école tellement flexible dans son fonctionnement qu’elle saurait s’adapter aux besoins de chacun de ses élèves. Une école modèle, sans modèle. Il ne serait pas aisé d’y parvenir pourtant. Et cela risque d’être fort coûteux, et accessoirement d’inquiéter nombre de personnes. Difficile de s’affranchir du passé comme des structures. Mais certains établissements, rares,  y parviendront peut-être.

Une alternative plus crédible pour l’école publique est donc de lâcher la bride à la créativité en matières de types d’écoles, et de parvenir à un réseau d’écoles, chacune ayant une organisation singulière, un projet éducatif original. Toutes communiquant entre elles, pour mieux s’influencer, pour échanger leurs « retours d’expérience », leurs succès comme leurs échecs, et pour échanger leurs professeurs et leurs élèves aussi, car les premiers doivent élargir leur champ, les seconds voient leurs besoins évoluer.

Les Etats-Unis se soucient eux aussi d’éducation (la préoccupation est à large spectre). Là aussi, des constats préoccupants forcent à réformer les choses.

Ainsi depuis la fin des années 1980 de nouveaux modèles d’école fleurissent, qui attirent de plus en plus de monde : les charter schools.

Là encore, il ne s’agit pas d’une panacée, car nombreuses sont les critiques qu’on peut formuler à leur égard. Par exemple, y entrer se fait le plus souvent via un système de loterie, ce qui suscite de très nombreuses critiques.

Ces écoles reposent sur deux principes forts : l’autonomie pédagogique et organisationnelle, et l’évaluation de leur efficacité au regard de la réussite de leurs élèves. Ce second point crée des remous outre-atlantique, autour des critères d’évaluation retenus, de la capacité objective à apprécier le niveau de réussite de ces écoles face aux école traditionnelles. Il y aurait à en redire.

Mais c’est le premier point qui retient le plus mon attention. Sans rompre avec certains principes communs aux autres écoles publiques, une grande autonomie leur est donné pour pouvoir mieux répondre aux exigences d’une population ayant des difficultés particulières (une grande partie de ces écoles étant installés dans des milieux urbains très défavorisés).

Et c’est le principal succès de ces écoles. Elles sont des laboratoires pour de nouvelles idées. Elles offrent aux parents le choix de l’éducation pour leurs enfants, une forme de capacité à négocier l’éducation de leur progéniture.

C’est déjà un excellent début !

On peut envisager mieux, beaucoup mieux, et l’idée que j’avançais auparavant de réseaux d’écoles travaillant en complémentarité en est une. Mais voilà déjà une piste qui peut-être suivie sur le chemin de l’autonomie et de la diversité scolaire dans le cadre de l’école publique.

Je ne prétends pas qu’il s’agit d’un modèle(s) parfait. C’est sans doute plutôt un pis-aller. Car des injustices vont demeurer, les écoles seront plus ou moins bonnes, les projets plus ou moins stimulants. Mais c’est déjà le cas aujourd’hui, sans que ne soit permise la liberté d’inventer de nouvelles formes et d’évoluer pour proposer des solutions plus adaptées. Il me semble que la comparaison ne tient pas, et penche en faveur d’un système ouvert, « open », pour faire résonance avec ce qui se passe sur le Web.

Il faut s’en inspirer, ouvrir la boite à idée, donnez aux établissements le moyen d’expérimenter, d’être flexibles, pour mieux s’adapter aux besoin variés de leurs élèves.

C’est une entreprise difficile, angoissante pour certains, mais je gage que nombreux sont ceux, parents, élèves, et professeurs, prêts à se lancer dans cette aventure enthousiasmante. Donnons leur le moyen d’exploiter leurs idées, d’inventer de nouveaux modèles d’apprentissage, de s’approprier l’éducation, et d’en finir avec l’école pour mieux proposer de nouvelles écoles…

Les futurs formateurs toutefois doivent s’y préparer avec beaucoup d’attention, car ils seront des acteurs clé de ces futurs modèles éducatifs.

Nous y revenons la prochaine fois, dans la dernière livraison de cette série de trois articles.

Une réflexion sur “L’école est finie ? (2)

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