Global thinking required, but English speaking too !

Il y a des jours comme cela où on se sent un peu las. D’où ce billet d’humeur imprévu (qui devait en plus être petit, encore raté), alors que l’agacement me saisit. Vous voudrez bien m’en excuser j’espère.

Je signalais hier la vidéo animée par RSA d’une excellente conférence de Sir Ken Robinson, quelqu’un que nous apprécions beaucoup et avec lequel nous partageons l’idée de la nécessité de changer de paradigme éducatif. Il est aujourd’hui considéré comme un leader d’opinion international pour les questions d’innovation et d’éducation.

Il par exemple été reconnu en 2005 comme une des « Principal Voices » (voix principales) de notre monde, suite à l’initiative conjointe de Time Magazine, Fortune et CNN.

Il est intervenu dans le cycle des conférences TED comme nous l’avons signalé ici, et la vidéo de sa prestation en 2006 a été une des plus regardées, puisqu’elle a  été visionnée des millions de fois (4 millions au moins, ce qui laisse penser qu’on puisse multiplier par 4 le nombre de spectateurs réels !).

De ce côté ci de l’Atlantique, il a été désigné ambassadeur de l’année européenne pour la Créativité et l’innovation en 2009.

Voilà donc un homme dont on peut raisonnablement dire qu’il est un prescripteur, un faiseur d’opinion, un penseur renommé et influent, qu’on partage ou non ses idées d’ailleurs. Non ?

Ou bien prétendre ceci serait une nouvelle manifestation d’un tropisme anglo-saxon si souvent montré du doigt dans une France aisément suspicieuse face à ce qui vient d’outre-Manche et à fortiori d’outre-Atlantique ? Et quoi, c’est qu’on sait penser nous aussi en France !

Reste que, si vous voulez le connaître, vous devez parler anglais : pour écouter ses conférences (certes sous-titrées sur TED), ou simplement pour apprendre qui il est sur Wikipedia, car n’y a pas même d’article qui lui soit consacré en français ! Funny, isn’t it ?

Je ne peux m’empêcher de voir ici l’expression d’une absence de curiosité ou d’une cécité toute hexagonale, ô combien significative de la difficulté de faire pénétrer des idées nouvelles en matière d’éducation en France, où le « touche pas à mon école publique-républicaine-obligatoire-laîque-gratuite, est le plus souvent le fin mot des débats autour de l’école. Fussent-ils d’ailleurs tenus entre les belligérants traditionnels de l’éducation à la française qui occupent tout l’espace du débat, les « pédagogistes » et les « Républicains ».

Revenons un peu en arrière avec eux (un mouvement qui anime trop de personnes autour de l’école). Le débat éducatif autour de l’actualité pédagogique de ces dernières années en France a en effet été pollué par cet affrontement aussi binaire que stérile. Et cela ne semble pas changer.

La France a souvent un goût prononcé pour les  hommes providentiels lui promettant son salut et pour les solutions historiques à ses difficultés, universelles dit-on en France, uniques et valables pour tous et partout, comme c’est commode. Voilà sans doute pourquoi l’hexagone fut et continue d’être le cadre fréquent de déchirements entre ses autochtones, ce qui provoque le débat (ce qui est saint) mais aussi la césure de la société en deux camps distincts inconciliables (on comprendra pourquoi au regard des enjeux, peste l’universel ce n’est pas rien). La France aime bien se faire la guerre pour des idéaux en somme.

Que ce soit la révolution française, la Commune, Dreyfus, Vichy, De Gaule, ou encore l’Europe (liste non exhaustive) on se doit d’être pour ou contre.  Choisissez votre camp camarades. Ne vous défilez pas, on n’accepte pas les francs tireurs et autres libres penseurs, couards, forcément, puisque rétifs à s’engager à l’heure des grands combats.

L’école n’a donc pas échappé à ce mouvement, creusant des tranchées entre les « pédagogues » et les « Républicains »: en gros, d’un côté ceux qui veulent qu’on s’intéresse au comment apprendre, de l’autre ceux qui s’attachent surtout au quoi. Ecole des savoirs-faire, contre celle des savoirs. Ecole de l’apprentissage, contre celle de la transmission. Les premiers pourtant se disent aussi républicains, car soucieux de défendre l’école de la République. Les seconds ne sauraient nier l’importance de la pédagogie, puisqu’ils sont éducateurs tout de même. C’est compliqué on vous dit.

Vu hors de France cela ne laisse pas de surprendre (ou faire lever les yeux au ciel), quant toutefois cela dépasse les frontières de l’hexagone, rassurons-nous…

Seulement voilà, à force de se faire la guerre pour la survie de l’école, nos belligérants semblent finir par oublier que l’objet de leur lutte fratricide est fort malade, et que dans son agonie il est bien seul, et les élèves aussi…

Mais qu’importe semble-t-il. Ainsi, quand les anglais tirent les premiers, évoquent le besoin de révolutionner l’éducation,  l’union sacrée à la française a vite fait de venir à bout du « consumérisme anglo-saxon » qui se tapit dans l’ombre, le fourbe. Circulez, il n’y rien à apprendre ici.

Ce qui agace un rien, certes.

Et laisse comme un goût d’inachevé dans la bouche. Car de quoi est-il question ici ? De défendre la République et son école face aux assauts du libéralisme forcément destructeur de l’unité sociale et nationale, ou de préparer nos enfants à faire face aux défis qui les attendent, et nous avec ?

Ne serait-il pas temps de réfléchir en des termes non nationaux au défi éducatif auquel le monde réfléchit aujourd’hui, partout, et hélas surtout en anglais ?

Vous me direz que pour ce qui regarde la langue, vous êtes habitué sur ce blog à nous voir signaler nombre de liens en anglais. Ce n’est pas un choix toutefois. C’est simplement que c’est le plus souvent en anglais que les choses se passent, ou se disent plutôt, force est de le constater.

Avez-vous remarqué par exemple que le New York Times propose une rubrique « Education » où il est souvent question de pédagogie et de techniques d’apprentissage ? Vous en voyez trace sur le site d’un journal partenaire du NYT comme celui du journal Le Monde vous ? Il faut y jongler entre « Société » et « Culture » pour qu’il soit question d’éducation. Significatif, non ?

L’Education, qui concerne à priori les enfants de tout le monde, et qui occupe un des postes budgétaires principaux des budgets des pays développés comme la France, ne serait-elle pas supposée intéresser les lecteurs ?

La France n’est pas seule à manifester une grande discrétion ou pudeur dans le domaine pédagogique. Il y aurait l’Italie aussi. S’il vous y prenait l’idée comme moi il y a un mois, de demander à un libraire quelles sont les parutions de septembre des essais de rentrée autour de  l’école (très en vogue en France), et bien il vous regarderait les yeux ronds, et vous dirait qu’il n’a rien, si ce n’est au mieux des ouvrages techniques destinés aux professionnels de l’éducation peut-être. Sur la justice par contre, vous trouverez pléthore d’ouvrages dans la Péninsule, ouvrages critiques et d’humeur, destinés à un large public. Sur la Politique aussi bien sûr. Mais sur l’école rien. Et pourtant, croyez-moi, les italiens se plaignent de leur école en privé. Et elle se porte mal. Ô combien. Alors que se passe-t-il ? Pourquoi ce mutisme ?

Sans doute parce qu’au fond on ne voit pas le problème. Certes on imagine qu’il faille entrevoir des réformes ciblées, techniques et particulières. Certes on sait qu’il faut maintenir les engagements de l’Etat, lutter pour le maintien ou l’augmentation des moyens alloués, en particulier budgétaires. Mais est-il question de savoir de quel type d’école nous avons besoin, de discuter modèle éducatif  ou théorie de l’apprentissage ? Est-il question du but que l’école doit s’assigner, et des moyens qu’il faut mettre en œuvre pour y parvenir ? Non.

Car cela ennuie, et dépasse, et ne regarde que les décideurs se dit-on, ou ceux qui sont directement impliqués dans ce niveau de technicité : les professionnels de l’éducation. Mais songer qu’on puisse se réapproprier l’école, en faire un objet de débat pour tous, et discuter ainsi ouvertement d’éducation comme on parle politique ou météo, oser donc penser et formuler des réformes de fond en terme de pédagogie, identifier des acteurs, des penseurs, etc, cela ne semble pas aisé.

Il s’agit certes pour certains de résignation face à une situation jugée impossible à changer. Mais je pense plutôt que pour la majorité, il s’agisse d’un impensé, ou d’un impensable. Il est difficile de réfléchir à ce qu’on croit acquit, définitivement, et dont on vous a dépossédé. Et l’école, l’éducation, fait partie pour chacun des acquis, et des confiscations. Voilà pourquoi penser l’éducation autrement, et non plus la réforme de l’école en surface, mais bien celle de l’apprentissage, du comment parvenir à développer l’intelligence de nos enfants, leur créativité, leur capacité à innover, à l’école ou ailleurs, est difficile, voire impossible. Car ceci est d’abord l’affaire de l’école dans l’esprit de chacun, du Ministère de l’éducation nationale, pas la nôtre.

Je crains fort que nous n’ayons perdu notre capacité à penser l’éducation, car nous avons délégué le problème, abdiqué devant un corps d’experts et une structure. Comme pour l’hôpital et la naissance, si vous me permettez ce parallèle. On a hospitalisé la naissance, comme on a scolarisé l’éducation. Et ainsi, nous avons perdu une partie de notre liberté à décider, à négocier, à penser l’éducation de nos enfants.

Je pense quant à moi qu’il est temps de se réapproprier cela, et de penser les outils pour le faire, et de contribuer à les expliquer, à les diffuser. Et pas qu’en anglais ! ;-)

Alors pour conclure ce billet d’humeur, une petite conférence en anglais s’impose, même si elle date un peu (si vous en trouvez traduction en français je suis preneur) !

Vous y entendrez Alvin Toffler (et son épouse). Encore un américain, de 82 ans cette fois, futurologue (non ce n’est pas un sorcier) qui a vendu des livres par millions et dont la pensée à été et continue d’être très influente, et dont je gage (je sais) que nombre de mes compatriotes et collègues ignorent jusqu’à l’existence.

Il a un article Wikipedia en français, lui, mais la version anglaise est, cela va s’en dire, plus détaillée.

Ce qu’il dit dans cette vidéo est simplement dit (une spécialité américaine plutôt agréable), et s’apparente très exactement à ce qu’avance Sir Ken Robinson, quoiqu’avec moins d’humour (Robinson est un grand comédien comique, une vraie qualité pour un enseignant d’ailleurs). C’est donc assez décapant vu de France, puisqu’il dénonce l’organisation industrielle de l’école. Ce que Sir Ken Robinson dit aussi (les deux hommes se connaissent et fréquentent) quand il appelle dans sa dernière conférence TED de mai 2010 à une organisation non plus industrielle et standardisée de l’école, mais agricole, où il convient de faire s’épanouir chaque élève comme une fleur, selon donc son rythme et ses particularités. Jolie métaphore champêtre. C’est ici.

Cette critique d’une école pensée hier et totalement inadaptée aujourd’hui est vraie partout, en France y compris. Nous ne nous lasserons pas de le répéter. Voilà pourquoi il faut, là comme ailleurs, s’interroger sur le besoin de réformes fondamentales, paradigmatiques, à introduire dans l’éducation. Et s’inspirer pour ceci des exemples et idées venues d’ailleurs, de partout, car le vrai enjeu est global, pas national.

Alors la guéguerre entre nos belligérants susdits et qui se trompent de combat, franchement…

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