Le livre de classe papier fait de la résistance : à quoi bon ?

Cet article paru hier dans le NYT semble s’étonner de la permanence de l’usage du livre de classe, version papier.

Il avance quelques arguments classiques et légitimes qui montrent les limites de l’e-book : la prise de notes encore très acrobatique et si peu dynamique sur les livres digitaux, ou encore le nombre de titres disponibles en version digitale encore trop peu vaste.

Il est vrai qu’il y a encore des améliorations techniques à attendre, c’est incontestable. Mais peut-on raisonnablement penser que le livre papier va longtemps survivre à l’e-book, ou plus encore aux tablettes du type de l’ iPad ?

En premier lieu les livres de classe coûtent cher, trop cher (sans parler de leur poids) ce que rappelle l’article qui montre combien c’est un vrai problème malgré l’existence d’un marché parallèle de livres d’occasion.

Il y a deux ans nous avions avec quelques élèves mené une étude pour notre propre école et nous étions parvenu à montrer que la moyenne dépensée par chaque famille (dans la mesure où les livres achetés étaient neufs) s’élevait annuellement  à 200-250 euros pour des classes d’élèves de 13/14 ans.  Voilà pourquoi là où j’enseigne, le marché des livres d’occasion est aussi très actif, et les professeurs sont invités à réfléchir à deux fois avant de changer les livres, et bien sûr à y avoir vraiment recours dans le cadre de leur enseignement. C’est qu’il s’agit de rentabiliser !

Cela dit, les maisons d’édition se chargent le plus souvent de mettre le tout par terre en changeant les versions de leurs livres de classe ce qui amène donc bien souvent les parents à devoir acheter des livres neufs…

C’est un vrai problème, et on se prend à rêver à ce que les sommes engagées annuellement permettraient d’acheter à la place. Calculette en main, quand on multiplie par le nombre d’années les sommes consacrées à l’achat des livres, à fortiori pour les familles comptant plusieurs enfants, l’addition se fait en effet salée. Est-il besoin de rappeler que dans le même temps,  le prix des e-readers s’effondre depuis la venue de l’iPad, celui des ordinateurs portables continue de chuter et les tablettes suivront le mouvement. De plus, si des contrats étaient signés entre les écoles et de gros distributeurs on pourrait même atteindre des prix préférentiels encore plus attractifs.

Pourtant le livre papier serait encore préféré par les étudiants eux mêmes. Mais pourquoi donc ?

On pourrait tout d’abord remarquer que l’adolescence n’est pas nécessairement l’étape de la vie où l’on est le moins conservateur. Et que le livre de classe a le mérite d’être dans la continuité de ce que l’on a toujours connu durant sa vie scolaire, et au delà nos propres parents et grands-parents l’ont aussi connu avant nous et parfois l’ont même conservé dans leur grenier.

Il a donc une valeur de madeleine, mais aussi de bouée de secours ou de kit de survie, car on se dit que tout y est, ou à tout le moins l’essentiel. Et on touche ici à une autre dimension. Car le livre de classe est aussi l’outil d’un certain type d’enseignement, où le savoir dispensé est celui jugé ad hoc par le maître ou l’institution, celui qu’on doit mémoriser et restituer, une forme de bible scolaire à bachoter en vue du rite de l’évaluation qui viendra valider l’apprentissage conforme.

Et il est vrai que c’est un avantage non négligeable si l’on raisonne par défaut. Car il est sans conteste préférable de voir un élève revenir sur son cours grâce à un livre dont on peut imaginer qu’il a été conçu par des spécialistes compétents, plutôt que ne pas avoir de cours (cela arrive plus souvent qu’on ne croit) !

Ou encore, mieux vaut un bon livre de classe pour étudier, que d’avoir recours aux notes des leçons parfois très mal conçues par les enseignants eux-mêmes qui s’improvisent auteurs et chercheurs et persistent à consacrer une partie de leur temps à construire un cours quand on en trouve d’aussi bons et le plus souvent de meilleurs prêts à l’emploi dans l’édition ou en ligne …

J’avais déjà évoqué par le passé le côté petite entreprise du travail de nombre d’enseignants, aujourd’hui revivifié avec PowerPoint. C’est vrai dès l’école primaire, et certains professeurs résument même leur activité à la dictée ou l’écriture sur le tableau de leur production à l’attention de leurs élèves qui auront ensuite pour tâche de l’apprendre par eux-mêmes, à la maison. Si, si. Je ne comprends toujours pas quant à moi comment on peut dépenser autant de temps et d’énergie de façon aussi vaine. Quand il s’agit de connaissances et de leçons magistrales, il est facile de trouver des sources de qualité dans la bibliographie ou sur le Web, et on est en droit de se demander à quoi bon avoir un professeur pour cela. Et cette interrogation doublée d’incompréhension est encore plus d’actualité à l’heure d’Internet. Pourquoi donc ne pas avoir recours à ce qui est ouvertement disponible ? Et pourquoi surtout ne pas consacrer le temps passé avec les élèves à construire, à échanger, à expérimenter, à évaluer, etc, et non à dicter et faire répéter ?

Tout ceci est bien connu des élèves, eux qui connaissent mieux que quiconque les habitudes de leurs enseignants et ont envie d’avoir des bonnes notes. On les comprend. Le plus souvent, le livre de classe contient ce qu’il faut savoir. Inutile donc d’aller voir ailleurs, puisque c’est sur cela qu’on sera évalué. Le livre de classe est ainsi assez difficilement dissociable de l’évaluation.

Il a en outre l’énorme avantage de proposer une collecte et une synthèse d’informations prête à savoir. Pourquoi se fatiguer à chercher, classer et sélectionner les informations, si un livre de classe le fait pour nous ? Voilà pourquoi les élèves aiment tant les fiches que leur proposent leurs professeurs.

Cela fait sens, et comment ( !), dès lors que l’école reste basée sur les principes actuels… C’est pratique pour les élèves, pratique pour les professeurs, et adapté aux attentes du système. Voilà pourquoi nous y avons recours, et je n’échappe pas à règle, bien entendu !

On peut pourtant se demander si c’est là le moyen le plus judicieux de procéder. Quel gain l’élève en tire vraiment ? En quoi celui qui est supposé apprendre a-t-il développé des compétences en terme d’apprentissage ? A quoi bon se focaliser sur les donnés, susceptibles d’être rapidement remises en question, dépassées, ou simplement  oubliées?

A ce titre, le livre digital est incontestablement plus ouvert et peut-être plus riche d’avenir. Mais plus encore les tablettes du type iPad, qui amènent à repenser le livre.

Parce que d’autres savoirs, d’autres informations sont là, tout à côté du cours digitalisé, il suffit d’ouvrir les portes adjacentes, de cliquer sur les liens hypertextes et de chercher, hors des limites du cours, en évitant de se perdre (voilà une chose difficile et nécessaire à apprendre). Liberté est donnée de comparer, de copier ici et coller là, et donc de choisir et de construire un cours avec l’aide du professeur en s’aidant si on le souhaite d’un guide prenant la forme d’un cours de base, si cela rassure ou facilite la tâche.  Il s’agit donc de compléter ce dernier, mais aussi de le façonner, à la mesure de ses intérêts propres, de ses questionnements, de son rythme. Et en procédant ainsi, on contribue à convertir ces informations en connaissances. Voilà un gain réel. Des étudiants sont déjà en train de défricher ce terrain.

Le livre de classe n’est donc pas une panacée, n’en déplaise à ses utilisateurs. Il est sans doute encore nécessaire à beaucoup, à tort ou à raison, mais certainement pas suffisant, surtout dans sa version papier. Combien de temps encore va-t-il résister, et à quelle fin ?

Qu’en pensez-vous ?

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