Utilisations des TIC par les enseignants

Trois enquêtes récentes (Web pédagogique, Sofres et DEPP) éclairent l’usage que les enseignants font des TIC en classe. Dans un domaine où la rumeur est souvent la seule source d’information ces données sont intéressantes. Le tableau dressé est celui d’une familiarité encore insuffisamment traduite dans les pratiques pédagogiques.

Il est important de lutter contre les impressions superficielles et les lieux communs à l’aide de données objectives. Ainsi le sentiment maussade que les enseignants utilisent peu internet et négligent ce que celui-ci peut apporter aux élèves appelle une enquête. Ce à quoi s’est livré le Web Pédagogique.
Les chiffres qui y sont donnés sont à même de rassurer les plus pessimistes sur la relation que les professeurs entretiennent avec l’ordinateur ou avec internet. 

  • 70 % des enseignants sont bien armés pour enseigner avec le numérique
  • 85 % pensent qu’Internet a changé la relation que les élèves entretiennent avec le savoir
  • 46 % utilisent un support numérique en classe
  • 33 % préparent leurs cours avec internet
  • 56 % pensent qu’il faut prioritairement apprendre aux élèves à chercher et trier l’information sur internet.

Pourtant tout le monde ne partage pas cet enthousiasme. D’autres indicateurs font, directement ou indirectement, allusions à des freins dans la diffusion des TIC. Ainsi le site Ludovia.com met en évidence le contraste entre l’offre des éditeurs et l’usage qui en est fait. Le constat dressé est celui d’une offre abondante qui séduit les établissements et les institutions. Cependant les achats effectués ne se traduisent pas automatiquement par une pratique scolaire :

On retrouve dans l’éducation nationale les mêmes freins que dans d’autres secteurs marchands ou non marchands. le personnel doit développer des motivations pour intégrer les ressources numériques dans sa pratique pédagogique de tous les jours Là encore on se retrouve confronté à la mobilité des enseignants : l’enseignant ressources est muté dans un autre établissement après avoir développé une dynamique, il n’est pas remplacé et tous les efforts sont remis en cause, l’établissement qui était en réussite par rapport aux usage du numérique se retrouve alors en état d’échec.

Un autre constat qui tient également à la structure et l’animation de l’établissement montre qu’il y a peu d’échanges entre collègues d’un même établissement sur le sujet du numérique, les enseignants n’ont pas le temps de se rencontrer, ou cet espace de collaboration n’existe simplement pas au sein de l’établissement.

Ainsi, on ne doit pas confondre pour l’éditeur la réussite commerciale et l’usage, un grand nombre de contrats ou de comptes restent inutilisés ou sous utilisés. Phénomène plus grave pour le développement des usages, chacun rejette la responsabilité de l’échec sur l’autre ; soit le chef d’établissement, l’IPR, l’IEN ou in fine l’enseignant lui même. Le système actuel ne convient à personne et pourtant l’offre devient de plus en plus attractive et performante.

On lira aussi avec, je pense, beaucoup d’intérêt l’entretien donné par Pierre-Louis Ghavam (chef du service des technologies de l’information et de la communication au conseil général des Landes) au site weka (*)

Il s’agit d’un retour sur l’opération “un collégien, un ordinateur portable” lancée depuis 2001. M. Ghavam tire cinq enseignements de l’opération :

Le premier enseignement de l’enquête d’évaluation c’est que l’ordinateur ne modifie pas les pratiques enseignantes, mais que ce sont les enseignants qui intègrent ces innovations à leurs pratiques habituelles, ce qui n’est pas du tout pareil. Par exemple, les enseignants landais utilisent davantage leur ordinateur portable en cours devant les élèves (57 %), qu’ils ne sollicitent les collégiens de 4e et de 3e pour utiliser leurs propres ordinateurs en classe (40 %). On pourrait également parler des tableaux interactifs, qui rassurent les enseignants. Pourquoi ? Parce que cela ne change pas leurs pratiques.

Le deuxième enseignement, c’est que, plus une matière est bien placée dans la hiérarchie traditionnelle, plus l’utilisation de l’informatique et d’Internet est faible. Le rapport de la phase qualitative effectué par TNS Sofres dans les trois matières du brevet le montre bien, même si j’apprends que ce n’est pas une découverte pour ceux qui travaillent dans les sciences de l’éducation.

Le troisième enseignement, c’est que lorsqu’on pose la même question à 675 enseignants et à 5 500 collégiens de 4e et de 3e sur une période courte et récente où la mémoire est fraîche, les déclaratifs varient fortement. Il conviendrait de se pencher plus avant sur ces différences de perception et de comprendre de quoi il retourne exactement en classe.

Le quatrième enseignement, c’est que, malgré la présence de multiples acteurs de l’Éducation nationale, il n’y a pas de culture de travail en mode projet.

Enfin, le dernier enseignement, c’est que, dans l’Éducation nationale, pour voir les fruits d’une innovation sur le terrain, il faut du temps, beaucoup de temps. Naturellement personne ne nie les efforts des enseignants, des personnels de direction, des assistants TICE des collèges et, il convient de remercier encore et toujours tous ceux qui se sont engagés pour le succès de cette opération, mais tout de même, comment analyser les 57 % d’enseignants qui déclarent se servir de l’ordinateur « à au moins 1 cours sur 2 », alors que nous entamons notre neuvième rentrée de l’opération ? La bouteille d’eau est-elle à moitié pleine ou à moitié vide ? Franchement, puisque les moyens matériels et humains y étaient depuis le début, nous pensions que cela s’intégrerait davantage et que les résultats seraient meilleurs.

Un constat s’impose, il a déjà été fait de nombreuses fois. Les TIC ne transforment pas les méthodes pédagogiques du simple fait de leur présence dans la salle de classe. Qu’en est-il d’internet ? (Enquête réalisée par TNS-Sofres auprès du personnele enseignants et administratifs et des élèves des collèges du département des Landes)

  • 53% des enseignants utilisent peu internet en cours voire pas du tout.
  • 42% n’en voient pas l’efficacité pédagogique
  • 41% trouvent que la mise en place prend trop de temps
  • 30% percoivent qu’internet pertube le déroulement de la classe
  • 27% estiment que le temps d’investissement est trop important par rapport aux bénéfices attendus.

Quant à conseiller d’aller sur internet compléter les cours, 19% des enseignants le font souvent contre 81% qui  le font rarement ou jamais.

L’enquête que la Sofres nous montre donc des collèges où les technologies de l’information et de la communication sont essentiellement des logiciels et matériels connus et reconnus. Moyennement utilisées ils sont surtout le support du cours. La place du web semble très en-dessous de son potentiel pédagogique.

Ces données ne confirment pas réellement l’enquête du Web Pédagogique citée au début de ce blog. Si on en lit les commentaires on constate qu’en fait elle ne reflète que l’opinion de 100 enseignants ayant répondu sur le Web Pédagogique. De l’avis même de l’animateur du site cet échantillon n’est pas réellement représentatif.

Des données plus substantielles peuvent cependant être touvées dans un récent rapport de la DEEP (direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) : “Les technologies de l’information et de la communication (TIC) en classe au collège et au lycée : éléments d’usages et enjeux” (Oct 2010).

Cette évaluation confirme finalement les deux précédentes de façon plus ou moins directe. Les enseignants sont à l’aise avec l’ordinateur, ils sont 95% à l’utiliser à des fins personnels. L’usage professionnel est cependant moins répandu :

Toutefois, si 95 % de l’ensemble des enseignants ayant répondu à l’enquête déclarent utiliser les TIC à des fins professionnelles, ils ne sont plus que 80 % à déclarer les utiliser en présence des élèves, 73 % à déclarer les utiliser eux-mêmes sans manipulation d’outils TIC par les élèves, et 64 % avec manipulation d’outils TIC par les élèves.

Et cet usage même demande à être étudié avec plus d’attention :

…si 73 % des enseignants déclarent utiliser les TIC sans manipulation d’outils TIC par les élèves, 13 % le font tous les jours, 19 % une ou plusieurs fois par semaine, 18 % une ou plusieurs fois par mois, 22 % une ou plusieurs fois par trimestre, (tandis que 25 % ne le font jamais ; 2 % de non-réponses). L’usage « peu fréquent » (moins d’une fois par semaine) concerne donc 40 % des enseignants.

D’autre part, si 64 % des enseignants déclarent utiliser les TIC, avec manipulation d’outils TIC par les élèves, 5 % le font tous les jours, 11 % une ou plusieurs fois par semaine, 17 % une ou plusieurs fois par mois, 31 % une ou plusieurs fois par trimestre, (tandis que 33 % ne le font jamais ; 3 % de non-réponses). L’usage « peu fréquent » (moins d’une fois par semaine) concerne au total près d’un enseignant sur deux (soit 48 %). On peut donc considérer que cet usage « peu fréquent », lorsque les élèves manipulent également les outils TIC, est actuellement dominant parmi les enseignants.(**)”

Il n’y a, hélas, pas d’évaluation de l’usage spécifique d’internet même si on devine sa présence à travers la priorité accordée à l’activité “chercher des informations”. Comme support de cours il se révèle utilisé fréquemment dans 39% des cours contre 58% pour le manuel et 84% pour les photocopies. Mais si l’on s’intéresse aux usages les plus prometteurs d’internet on constate que les possibilités du web sont encore mal connues ou sous-exploitées par les enseignants : 85% d’entre eux reconnaissent maîtriser peu ou pas du tout le travail coopératif à distance.

Ces différentes données débouchent sur de nombreuses réflexions. Trois d’entre-elles me semblent refléter certains aspects essentiels de la question de l’engagement des enseignants vis à vis des TIC :

  • Les enseignants utilisent plus les nouveaux outils qu’on ne le pense habituellement et cependant un peu moins que ce que l’on pourrait espérer. Il reste que l’usage des outils n’entraîne pas une modification de la pédagogie. Dans le contexte où s’exerce actuellement le métier de professeur il est difficile de les en tenir pour seuls responsables.
  • Les usages les plus avancés de ces technologies et singulièrement ceux qui sont liés au versant individualisation et coopération d’internet semblent mal connus.Peu de questions ont été posées qui y fassent allusion dans les documents utilisés pour ce billet. Il est donc difficile de tirer des conclusions. Cependant cette rareté est un indice et vous chercheriez en vain parmi les items des questionnaires des mots comme réseaux sociaux, cartes mentales, fils RSS, aggrégateur ou syndication.
  • La caractérisation de la connaissance ou familiarité des individus avec les TIC ne me semble pas assez bien caractérisée. Une question appelant des réponses graduées du type beaucoup, moyennement, pas du tout n’est pas satisfaisante. Il est difficile à un usager, à l’aise avec son niveau de connaissances et ignorant les niveaux plus spécialisés, d’apprécier sa propre connaissance d’une technologie. Utiliser un traitement de texte et programmer des macros dans ce même traitement de texte ne sont pas des niveaux d’usage identiques. Il pourrait être utile de disposer d’une échelle de familiarité  avec l’instrument plus précise.

(*) Signalé par l’An@e

(**) C’est moi qui souligne

Une réflexion sur “Utilisations des TIC par les enseignants

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