La contrainte pédagogique

Le développement et la puissance croisante d’internet ont des conséquences sur l’enseignement à de nombreux niveaux. Une des plus importantes est la remise en cause du rôle et de la place de l’enseignant. La disparition de cette figure centrale de notre construction sociale n’est pas envisageable, mais elle ne pourra pas survivre sans adaptation.

(une première version de ce texte est déjà parue dans les chroniques abonnés du journal Le Monde)

La rentrée est terminée depuis déjà un certain temps. Elle aura, cette année été passablement agitée : de la réforme du lycée à la formation des enseignants, le système éducatif français est chahuté. Les livres de Peter Grumbel (On achève bien les écoliers – Grasset), celui de Marie Duru-Belat,  François Dubet et Antoine Vérétout ( Les Sociétés et leur école – Le Seuil ) ou, enfin, celui de  Jérôme Saltet et André Giordan (Changer le collège, c’est possible – Oh!) sont venus à des degrés différents jeter leur part d’huile sur le feu. Dans cette tourmente le rôle, la place de l’enseignant se présentent comme des concepts centraux et ne semblent plus aller de soi. Internet, ici, n’arrange rien.

Quand Bill Gates déclare  « D’ici cinq ans vous trouverez les meilleurs cours du monde gratuitement sur le web » on ne peut s’empêcher, en arrière-plan, d’imaginer la disparition du professeur et de sa salle de classe dans un même naufrage.

Une telle perspective semble absurde ? Pourtant elle a quelques arguments à faire valoir. Internet représente à la fois un moyen de communication efficace et un réservoir de données maintenant inépuisable. Les connaissances disponibles y sont à la fois variées, actualisées et, en de nombreux endroits, d’excellente qualité  Bien sûr tout n’est pas parfait :

  • l’abondance d’informations réclame des compétences qui ne sont pas innées chez les élèves : savoir chercher, trouver, trier et utiliser ;
  • l’information consultée ne devient pas mécaniquement un savoir.

Resterait donc à équiper Internet en programmes d’enseignement interactifs et personnalisés appuyés sur des bases de données adaptées. Nos enfants sont déjà initiés à la manipulation de l’outil, ils pourront tranquillement se former à la maison ou dans des groupes d’apprentissage. Cette solution paraît non seulement possible, elle a même des aspects séduisants.

Les systèmes scolaires sont, un peu partout dans le monde, l’objet de remises en question fondamentales. Et les rares modèles réputés efficaces semblent difficiles à exporter. L’utilisation d’Internet pour la formation, bien conçue, n’est pas une simple remise au goût du jour de la figure de l’autodidacte. Tout le monde sait qu’apprendre par soi-même demande une énergie et une motivation peu communes. C’est un chemin difficile par lequel il faut reconstruire la structure même du savoir. Il n’est pas à la portée de tout un chacun.

Des outils d’apprentissage bien conçus éviteraient cet écueil. Cependant il reste évident, après des années d’enseignement à distance et de e-learning, que la médiation humaine ajoute un surcroît d’efficacité. C’est donc finalement l’élève de Rousseau qui revient sur le devant de la scène. Le nouvel Emile n’observera plus la nature mais accompagné d’un tuteur, d’un médiateur il explorera le web dont les ressources permettront au précepteur de faire travailler un nombre assez important d’apprenants. Le modèle économique est viable.

Pourquoi donc conserver le professeur? Dans le meilleur des cas, il est inutile, dans le pire il est nuisible. La plupart d’entre nous a encore le souvenir cuisant de tel ou tel cuistre terrorisant, castrateur ou mortellement ennuyeux. Cela dit ce n’est pas, loin s’en faut, la majorité de la profession et le contraire existe aussi, ceux qui nous ont laissé entrevoir le plaisir d’apprendre et la puissance d’une pensée en action.

Pourtant cette idée d’en finir avec la figure du professeur est choquante. D’abord nous avons là un puissant archétype social. Par lui s’incarne la transmission de la connaissance telle que la conçoit l’humanisme. Les parents passent à leurs enfants traditions et savoir-faire mais, ce dont chaque génération hérite par l’enseignement, touche à l’universel. Par la transmission du savoir qui permet l’explicitation du monde, le professeur en favorise la compréhension, l’élucidation.

Se dessine alors, en filigrane,  la personne du maître. Non seulement celui qui transmet des connaissances, mais aussi celui qui donne les clés de la sagesse, éveilleur des consciences. Cette figure, difficile à développer dans des classes de 35 élèves fait néanmoins partie de notre imaginaire collectif. Beaucoup d’enseignants le sont devenus parce qu’ils ont un jour rencontré un professeur dont le charisme, la profondeur de vues et l’éloquence leur a donné une vision exaltante du métier.

Le poids du passé, de la tradition vient conforter ce respect. Articles et blogs consacrés à l’éducation font régulièrement un retour, toujours vertigineux, sur l’histoire d’une profession dont les racines plongent dans la plus haute antiquité. Il n’y a pas de civilisation sans pédagogues, peut-on concevoir un monde sans professeurs?

Reste, triviale certes, mais fondamentale, l’utilité sociale. La société a besoin de l’école, car à la transmission d’un héritage s’ajoute la préparation des jeunes à participer à la vie sociale et économique. Ceux qui ont pratiqué ce métier savent qu’il n’est pas tous les jours facile. Il y est question de correction de copies, de préparation de cours, d’élèves instables ou incivils. Un quotidien tout ce qu’il y a de prosaïque : le moment pédagogique…

Ce qui pose aujourd’hui problème c’est que ce dernier aspect, la pédagogie, se révèle le maillon faible. Les concours de recrutement des enseignants sont suffisamment exigeants, le niveau de connaissance requis est élevé, voire très élevé. Mais le métier d’enseignant en ce qu’il demande de connaissance de l’adolescent, de didactique, de techniques de communication y est peu présent. La conception dominante reste qu’il est surtout question de transmettre un corpus de connaissances chèrement acquis à l’Université en contrôlant régulièrement qu’un nombre suffisant d’élèves en assimile l’essentiel.

Pour beaucoup de gens le travail d’enseignant semble d’une désarmante simplicité : exposer les éléments d’un savoir fiévreusement emmagasiné durant des années d’études universitaires à un groupe de garçons et filles plus ou moins attentifs et motivés. Puis, de temps à autre, donner à faire un devoir, un test, une évaluation qui permet d’attribuer une note à ces élèves, salaire de leur travail, récompense de l’attention en cours et contrôle de l’acquisition de connaissances. Personne ne dit que c’est facile, les parents savent que leurs enfants peuvent être turbulents. Personne ne prétend que c’est agréable tous les jours, correction de copies, réunions multiples et conseils de classes ne sont pas que des parties de plaisir. Mais personne, non plus, ne pense que c’est compliqué. Un bon bagage universitaire, un peu de rhétorique, un pouce d’autorité, de la patience et voilà l’affaire réglée.

Revenons un instant sur cette apparente simplicité.

Ce qui a été appris à l’Université ne peut être exposé ainsi aux élèves. Il faut opérer une transformation, techniquement parlant passer des savoirs savants aux savoirs scolaires, la transposition didactique. Cela suppose une synthèse d’informations, un choix qui écarte l’accessoire pour ne garder que l’essentiel, une adaptation des éléments les plus complexes afin de les rendre compréhensibles. Ajoutons que les savoirs évoluent et qu’à se contenter de ce qu’il a acquis durant ses études, un enseignant paraît vite dépassé.

Ensuite un simple exposé, fut-il éloquent, ne saurait suffire. Il faut, devant les élèves, articuler les concepts, mettre en évidence ce qui lie l’un à l’autre, expliciter les points obscurs tout en essayant de contrôler que tout ce petit monde est avec vous. Interroger l’un, solliciter l’autre, répondre aux questions formulées et à celles qui ne le sont pas.

Enfin, par le biais du devoir ou de l’interrogation, il faudra s’assurer de l’acquisition des connaissances et de la maîtrise des techniques. Il ne suffit pas de poser quelques vagues questions. La difficulté de la tâche consiste à formuler la consigne afin qu’elle soit compréhensible par tous et soit, le plus possible, dépourvue d’ambiguïté afin de pouvoir évaluer ce que l’on cherche à évaluer. Enfin, ne pas retarder ceux qui caracolent en tête, aider et soutenir ceux qui peinent. C’est un métier et ,comme tel, il s’apprend.

Mais le monde change et, à l’instar des autres professions, celle d’enseignant est quelque peu ébranlée dans ses certitudes. A vrai dire le débat, qui a toujours été intense, connaît, en ce moment, une accélération brutale.

Évidemment les technologies de l’information et de la communication sont à l’origine d’un nouveau défi, défi que l’on réduirait trop facilement à un conflit de génération. Génération digitale ou pas, les adolescents sont immergés dans un univers nouveau constitué d’objets qui facilitent les communications interpersonnelles tout en permettant l’accès à une base de connaissances d’une ampleur jamais connue dans l’histoire de l’humanité. Le métier d’enseignant étant un métier de communication de la connaissance, on voit tout de suite en quoi il est concerné. Il devient plus délicat d’exposer des connaissances devant des élèves quand ceux-ci peuvent en même temps en contrôler la validité sur leur ordinateur portable. Énoncer ce que chacun peut lire sur un écran a un côté ridicule auquel le comble serait mis en interdisant l’accès de la classe à l‘ordinateur.

Les enseignants se sont adaptés et introduisent de plus en plus souvent ces technologies dans leur salle de classe. Ce n’est pas uniquement un effet de mode ;  utilisés avec discernement ces outils retiennent mieux l’attention des élèves et améliorent mémorisation et compréhension. Ce n’est, hélas, pas suffisant. Internet et ses supports, l’ordinateur, le netbook, la tablette,… seront pour nos élèves plus que des outils, un véritable milieu de vie et d’activité professionnelle. Parallèlement tout le monde s’accorde à reconnaître le rôle essentiel que jouera la créativité dans le monde de demain. Or la créativité n’est pas seulement affaire de cours de musique ou d’art plastique. Toutes les disciplines scolaires peuvent la stimuler. Les mutations liées aux technologies de l’information et de la communication ne sont pas achevées, elles sont en cours..

Les sciences de la cognition viennent aussi interroger les pratiques traditionnelles de l’enseignement. On comprend de mieux en mieux comment fonctionnent le cerveau, la mémoire, l’attention, … on n’imagine pas que les méthodes pédagogiques puissent rester indifférentes. Les enseignants étaient déjà attentifs aux développements scientifiques de leurs disciplines. Ils devront maintenant l’être à ce que la science leur permet de comprendre de l’acte même d’apprentissage et de compréhension, le cœur de leur métier.

Or il s’établit là une convergence. Les neurosciences, les techniques de la communication et le champ théorique de la pédagogie convergent à proposer une pratique différente de l’enseignement, active et créative, où les élèves travaillent en groupes en utilisant les ressources d’internet. Est-ce à dire que le professeur doit être évacué pour laisser les élèves maîtres de la scène de leur apprentissage? Ce serait jeter le bébé avec l’eau du bain.

Quand elle est encouragée la curiosité est un puissant moteur. A titre d’exemple l’expérience que Sugata Mitra a menée avec des enfants indiens le montre de manière concrète et stimulante.

Plus que jamais il faut des adultes qui aident les adolescents à transformer l’information en savoir, qui stimulent leur curiosité, qui les aident à se poser des questions et à en organiser les réponses. En même temps si ces jeunes ont un contact intuitif avec internet, ils sont souvent naïfs devant certains de ses dangers. Ce point devrait être abordé à l’école. Le métier d’enseignant peut changer en intégrant les pédagogies actives, en restant attentif à l’évolution des neurosciences et en maîtrisant l’usage des technologies de l’information et de la communication. C’est un nouveau métier qui se dessine où il n’est plus question de faire cours, de donner sa leçon, de professer. Il n’est pas question non plus de ne mettre devant les élèves que des médiateurs, des intermédiaires. Il faut quelqu’un dont les connaissances et la formation lui permettent d’interroger et de solliciter, de stimuler et de questionner, d’aider à ordonner et synthétiser, à faire des relations et établir des liens.

Nous faut-il donc de nouveaux régiments de ces hussards noirs qui furent l’une des gloires de la IIIe République ?

Certes non, le train rapide auquel notre monde évolue suppose tout sauf de l’uniformité et une cohérence établie d’en haut. Il faut au contraire laisser le champ libre aux initiatives individuelles et collectives. Encourager et nourrir l’imagination et la créativité,… ce sera valable autant pour les enseignants que pour leurs élèves.

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