Questions de savoir (1)

Si l’enseignement est la transmission du savoir le fait que celui-ci soit abondant sur internet pose plusieurs problèmes. Est-il fiable, est-ce vraiment du savoir, peut-on laisser l’élève seul face au réseau…? Au bout des questions en apparaît une, finalement plus fondamentale, internet n’a-t-il pas changé la nature même de ce que nous appelons le savoir?

En cherchant dans mes archives j’ai retrouvé un billet écrit par Emanuelle Erny-Newton. il y a maintenant plus d’un an. J’avais conservé ce billet, car il pose d’excellentes questions sur la “génération numérique”. A la relecture, j’ai aussi trouvé très stimulante la façon dont l’auteure interroge la notion de savoir. C’est le rôle de l’école que de le transmettre. Mais que se passe-t-il quand le concept lui-même change, et son environnement avec lui? Internet modifie-t-il la nature du savoir et en quoi cela peut-il avoir une incidence sur l’enseignement ?

 

Le savoir est devenu indépendant de l’enseignant.

Mais en fait ne l’a-t-il pas toujours été. Il était déjà disponible dans les livres et les revues. Était-il moins accessible ? Oui, évidemment. Vous pouvez installer un ordinateur connecté à internet dans des endroits où vous auriez du mal à caser une petite bibliothèque. Un netbook et une connexion coûtent moins cher qu’une cinquantaine de livres et c’est assez pour accéder à un nombre considérable de ressources documentaires dont beaucoup sont gratuites. En ce sens le savoir est plus accessible. Est-ce si nouveau ? Il y a déjà longtemps que le savoir pouvait être atteint sans la médiation d’un enseignant ; l’autodidacte est un personnage emblématique qui s’épanouit avec la profusion de la chose écrite, personnage romanesque, geek avant l’heure.  Possible ne veut pas dire facile. Les contraintes sociales et économiques étaient fortes et elles le demeurent mais elles ne sont pas les seules. Ce qui fait la difficulté de l’entreprise de l’autodidacte c’est de faire sens à partir des informations collectées et d’utiliser son intelligence pour se construire un programme de formation.

Et c’est là que l’enseignant joue son rôle, moins en pourvoyeur d’informations qu’en “explicitateur” : mise en perspective, suggestion de liens, évaluation des connaissances et savoir-faire acquis,… C’est donc le processus de construction du savoir qui demande l’assistance d’un enseignant. Dans l’ensemble d’opérations qui mène de la collecte d’informations à l’appropriation du savoir, l’élève tirera toujours bénéfice de recevoir une aide mais c’est à ce moment fondateur qui suppose organisation des connaissances et insertion de ce savoir dans un plus vaste ensemble que cet apport d’une intelligence plus mature est essentiel. En ce sens le savoir n’est toujours pas indépendant de l’enseignant. Ce qui a changé c’est que l’enseignant ne peut plus être le seul dispensateur du savoir et que son métier ne peut se limiter à cela.

 

Le savoir sur internet n’en est pas toujours

Ce que l’on trouve sur internet ce sont des informations. Depuis qu’il est devenu « grand public » les experts nous rappellent à intervalles réguliers la qualité médiocre de ce qui y circule. Les informations disponibles ne sont pas toujours fiables. Elles demandent à être évaluées, pesées et pour certains la formation à l’utilisation du web pourrait se limiter à l’analyse des sources et au développement de l’esprit critique. Ce travail accompli où en est-on sur le chemin du savoir ?

En fait une fois comprise et mémorisée cette information peut devenir une connaissance, mais elle n’est pas encore un savoir, sauf à accepter que savoir c’est « savoir sa leçon ». Ce qui fait savoir n’est ce pas l’intégration à un ensemble plus vaste dont le sujet dispose déjà, ce que l’on appellera une culture? Manuelle, professionnelle, technique, théorique,… cette culture est l’intégration d’un ensemble de connaissances, initialement des informations, qui se répondent mutuellement et permettent l’action et/ou la réflexion.Ces informations n’étaient peut-être pas reliées entre elles mais en les constituant en savoir vous les avez organisées en réseau, quitte d’ailleurs à n’en conserver que la partie qui vous intéressait. Cet ensemble structuré une fois mis en relation avec les autres structures du même type dont vous disposiez au préalable constitue un nouveau savoir.

Si cette définition maladroite vous convient nous serons d’accord pour dire que le net, pour l’instant, ne propose pas de savoirs. Mais il faudra admettre aussi que l’école non plus. Quand l’enseignant communique son savoir à l’élève il lui faut essayer par la voie didactique de faire passer cette synchronisation qui fait que, pour lui, ces informations constituent un savoir. Encore faut-il que le terrain soit propice, que ce savoir puisse adhérer à la culture de l’élève. Et même dans ce cas l’élève devra seul coordonner les connaissances issues de différentes disciplines.

Les connaissances distribuées par l’école ne sont pas, ipso facto, des savoirs et pour certains élèves elles ne le seront jamais. Par contre, et c’est la force des pédagogies actives, quand l’élève construit lui même sa base de connaissance, autour d’un questionnement et avec l’assistance d’un adulte et/ou de ses pairs, ce qu’il constitue est bien un savoir. La mémorisation des faits, actions, procédures, concepts, … ainsi faite est résistante au temps qui passe, ce qui n’est pas le cas de la leçon apprise par coeur. Internet peut donc devenir un extraordinaire jeu de construction de savoir.

(à suivre)

3 réflexions sur “Questions de savoir (1)

  1. C’est intéressant de revisiter d’anciennes idées à moi, augmentées des tiennes🙂

    Tu dis que le Net ne propose pas de savoir. Je ne serais pas si catégorique. Sur Internet, il y a des choses sans intérêt pour moi (comme les vidéos de chats), et d’autres qui retiennent toute mon attention (comme les TED Talks). Pourtant, lorsque ma fille de 11 ans échange des vidéos de chat avec ses copains via sa toute nouvelle adresse courriel, je pense qu’elle augmente ses compétences sociales et numériques -compétences qu’elles n’aurait pas cherché à augmenter si rien ne l’intéressait sur le Net.
    La grande force d’Internet selon moi, c’est son caractère chaotique. On en trouve pour tous les goûts, tous les niveaux de complexité, mais rien n’est rangé . Un vrai marché aux puces !-tout le contraire de l’univers scolaire. Si l’on veut « faire du sens » avec ce qu’on y trouve, on doit y consacrer de l’énergie, et avoir un but -toutes les conditions sont donc réunies pour éprouver la sensation de ‘flow’ (http://fr.wikipedia.org/wiki/Mihaly_Csikszentmihalyi).
    Et du fait que le Net est organisé comme une toile, le processus par lequel un internaute passe d’une information à l’autre selon son propre mode de pensée et de questionnement, lui permet justement d’organiser l’information en savoir (c’est une idée que j’avais commencé à développer dans mon article Hole in the wall http://owni.fr/2010/10/01/comment-internet-libere-l%E2%80%99education-de-la-scolarisation/).

    Voilà, des idées en vrac issues de mes propres expériences d’internaute. Il faudrait voir s’il existe de la recherche sur le sujet…

  2. Dans « Everything is Miscellaneous » David Weinberger est d’accord avec toi pour dire que la réalité en général et le net en particulier c’est une vraie pagaïe, que l’on a régulièrement essayer d’organisé (fichier, classification, index, répertoire,…) mais qu’aujourd’hui on peut faire une réorganisation en fonction des besoins, des questions. Si je suis ton idée soit le net construit du savoir en précoordonnant les données soit c’est l’utilisateur en les postcoordonnant à l’aide de tags et de mots-clés.
    Il y a quand même deux ou trois questions fondamentales. Est-ce qu’il peut y avoir un savoir indépendant d’une conscience? A quoi sert le savoir, peut-il être un simple stock d’informations organisées, n’a-t-il pas à être mis en jeu en réalité ou en virtualité? Puis-je organiser mon savoir en fonction du web : une partie dans ma tête, une partie sur mon disque dur, une partie dans les nuages, faut-il envisager sérieusement des prothèses « sapientiques » qui démultiplieront la quantité de savoir disponible par individu tout en conservant l’impression d’une individualité, d’une personne? Quel statut pour le savoir collectif, la société du savoir se construira-t-elle autour d’un schéma mélant Facebook et Wikipedia dans un processus d’augmentation permanente de l’intelligence collective?

    (Les deux dernières questions relèvent aujourd’hui de la proche science-fiction, d’accord. Je crois quand même qu’elle vont se poser plus vite qu’on ne le pense)

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