Culture générale contre pédagogie active? A propos d’un article de Natacha Polony

A propos du livre de Daniel T. Willingham, Natacha Polony poursuit le procès contre les méthodes pédagogiques actives remettant en cause, entre autre chose, les travaux personnels encadrés et les itinéraires de découverte. La démonstration semble cependant mal assurée.

Natacha Polony a consacré un article dans le Figaro au livre de Daniel T. Whillingham. Ce livre : Why Don’t Students Like School?: A Cognitive Scientist Answers Questions About How the Mind Works and What It Means for the Classroom vient d’être traduit en français sous le titre  Pourquoi les enfants n’aiment pas l’école ! . Je n’ai pas encore lu le livre – en fait il m’attend sous l’arbre de Noël – il m’est donc difficile de contredire le contenu de l’article du Figaro. Cependant un document PDF disponible sur internet permet de prendre connaissance de l’essentiel des arguments de M. Willingham et de mieux comprendre le contenu du texte de Mme Polony.

Partant d’un argument de D. Willigham : nous pouvons d’autant mieux enregistrer et comprendre de nouvelles informations que nous disposons d’une culture générale étendue, l’auteure arrive à l’idée que voilà un coup fatal porté au Travaux Personnels Encadrés et aux Itinéraires de Découvertes. L’axe de la démonstration s’appuie sur la réfutation, attribuée à Daniel Whillingham, de l’utilité de la motivation : “Est-ce une question de motivation, comme l’affirment nombre de pédagogues, en France ou, avant eux, aux États-Unis? Absolument pas, répond le neuroscientifique, puisque des gens à qui l’on inculque les bases sur un sujet, le football ou les circuits électroniques, auquel ils ne connaissaient rien et qui donc ne les intéressait pas, retiennent mieux de nouvelles données que ceux qui n’ont pas reçu cette formation préalable.”

Il est normal qu’une pensée traditionaliste rejette un certain nombre de travaux scientifiques qu’elle juge irrecevables et donc infondés. Il est plus surprenant qu’elle fasse fi de la sagesse populaire. Des proverbes comme “on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif” ou “on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre” appartiennent à l’équipement pédagogique de base. Il est pathétiquement inefficace d’abreuver les élèves d’informations si ceux-ci n’ont pas un minimum de désir d’apprendre. Interrogé par e-mail sur ce sujet le professeur Willigham m’a répondu :
“I would *not* say that motivation doesn’t matter. Of course it does. . . but I would say that interest in the subject is obviously a motivator, and that it is much easier to be interested in a topic if you already know a bit about it. “ (1)
L’apprentissage est un processus complexe dans lequel de nombreux facteurs interviennent. La curiosité, le désir d’apprendre, une pré-connaissance du sujet, l’attitude de l’enseignant, l’environnement matériel,… ont tous un rôle à jouer.

Comment en arrive-t-on à la conclusion de l’article : “Le meilleur démenti aux Itinéraires de découvertes et autres Travaux personnels encadrés vantés par les tenants de l’école ludique “, cela reste pour moi un peu mystérieux. Si je ne m‘abuse les TPE et les itinéraires de découvertes ne relèvent pas d’une conception ludique de l’enseignement mais de ce que l’on peut, plus justement, appeler une pédagogie active.
Leur intérêt réside principalement dans l’acquisition de méthodes de recherche, dans la promotion du travail en groupe et dans la familiarisation avec les  technologies de l’information et de la documentation. Ils appartiennent typiquement à ce genre d’exercice où l’élève doit utiliser sa culture générale pour extraire des livres, des revues et du web, des informations variées mais cohérentes issues de sources dont il vérifiera la fiabilité.
L’économie de la connaissance, la société du savoir suppose que l’individu se révèle capable, une fois sorti de l’école, de continuer d’accroître sa culture, générale comme professionnelle, par ses propres moyens et à un rythme nettement plus soutenu que ce qu’auront connu les générations précédentes. Les travaux personnels encadrés au lycée et les itinéraires de découvertes au collège sont ce que l’école fait de mieux, pour le moment, en la matière. C’est encore loin d’une réponse optimale mais c’est, indéniablement un pas dans la bonne direction. Il est probable que des méthodes du même type seront de plus en plus utilisées dans la mesure où elles répondent à un réel besoin.
C’est probablement la principale faiblesse de l’hypothèse de Daniel T. Whillingham (mais, encore une fois, mon opinion ne repose que sur la lecture de documents partiels) que de supposer qu’il n’y a de pédagogie que dans la transmission d’informations d’un adulte détenteur vers des élèves récepteurs. Il existe de multiples manières d’apprendre et cette dernière n’est pas forcément la meilleure ainsi que le suggère cet article.

On peut, bien sûr souhaiter voir perdurer un enseignement uniquement centré sur le professeur et impliquant l’élève dans une attitude de réception, qui n’est pas, comme le souligne à juste titre M. Whillingham, obligatoirement une attitude passive. Il n’est d’ailleurs pas impossible que cette pédagogie convienne à certains élèves. Il est par contre certain qu’elle ne prépare pas les élèves à adopter une attitude dynamique et créative.

(1) je suis toujours stupéfait de la rapidité et de la cordialité avec laquelle de nombreux universitaires nord-américains répondent à des questions venus de gens qui ne sont ni des collègues ni de leurs étudiants.

6 réflexions sur “Culture générale contre pédagogie active? A propos d’un article de Natacha Polony

  1. C’est dans la dernière phrase de l’article de Natacha Polony que le couperet tombe : « Le meilleur démenti aux Itinéraires de découvertes et autres Travaux personnels encadrés vantés par les tenants de l’école ludique ».
    On peut se demander si cette phrase ne fut pas un préalable, un postulat, plus qu’une conclusion dans l’élaboration de cet article. C’est peu ou prou ce type de démarche qui m’avait agacé dans l’article de Stéphane Foucart dans le Monde : http://tinyurl.com/35hhnwq
    J’espère me tromper, mais j’ai bien peur qu’il y a une forme d’exploitation des faits, et l’expression « école ludique » est aussi agaçante que révélatrice d’une certaine prise de position. Tu viens pourtant de montrer qu’il était simple de prendre langue avec l’auteur pour lever les malentendus…
    Je vois en effet un malentendu fâcheux derrière tout cela, qui a la vie dure. Les pédagogies actives brasseraient de l’air, se bâtiraient sur du vent. En clair, il s’agirait de ne rien apprendre, mais au mieux de se regarder apprendre (rien !). Dans quel but ? Celui d’occuper les enfants, pire, de les amuser puisqu’ils y prendraient du plaisir. Et bien tant mieux !
    Mais il s’agit pourtant bien aussi d’apprendre, et donc de traiter des données, mais en se les appropriant, par une démarche active et autonome, et ainsi en mettant en relation les informations. Il est ici question de bâtir son savoir, de le construite, pas de se contenter de le recevoir, ou de le subir. Et bien entendu que plus on a de connaissances préalables, et mieux elles sont ordonnées, plus on a de compétences, plus on parvient à s’enrichir de nouvelles connaissances.
    C’est un peu comme pour le travail d’un journaliste en somme. Ecrire un article, c’est un travail personnel encadré, par le rédac. chef, où il est question d’aborder un sujet à propos duquel on ne sait souvent rien. Mais par une démarche active (par exemple un mail à l’auteur d’un bouquin dont on fait la critique et qu’on a lu), et ses connaissances préalables, on parvient à écrire l’article et à s’approprier de nouvelles connaissances sur ce sujet…

    Une fois de plus on confond le contenant et le contenu. Las.

  2. Jean Paul
    En lisant votre blog post, je me rends compte maintenant que Natacha Polony visés. J’ai cité des recherches montrant que les personnes qui en savent beaucoup sur un sujet peut apprendre de nouvelles informations à ce sujet plus rapidement que ceux qui n’en ont pas. J’ai alors fait remarquer que l’on pourrait soulever une objection: peut-être qu’ils en savoir plus non pas parce qu’ils en savent plus, mais parce qu’ils sont plus intéressés. (Après tout, n’est-ce pas pourquoi ils la peine d’apprendre à ce sujet en premier lieu?) Ensuite, j’ai cité une étude montrant que vous pouvez créer des experts * * chez un sujet qu’ils ne se soucient en particulier, et vous verrez toujours le même avantage de la connaissance.

    ce résultat ne signifie évidemment pas que la motivation n’a pas d’importance. Cela signifie que l’avantage des connaissances à acquérir de nouvelles connaissances est réelle, et n’est pas un sous-produit d’intérêt.
    Dan

    S’il vous plaît excuser les erreurs de syntaxe ou de bizarreries. Je suis l’aide de Google Translate pour rattraper mon très mauvais français.

    • Daniel,
      merci beaucoup d’avoir posté un commentaire sur cet article, en français de plus!
      Si la question de la motivation est importante, vous avez manifestement raison d’insister sur l’acquisition d’une culture générale importante et bien structurée. J’ai trouvé stimulante l’articulation que vous établissez entre la difficulté que nous avons à penser (compliqué, fatigant, incertain,..) et le désir que nous avons de résoudre des problèmes.
      Il y a clairement là une possibilité de mettre en place une stratégie d’acquisition de connaissances adaptée aussi bien aux jeunes qu’aux adultes.

  3. Le point commun à toutes ces théories, comme à toutes les discussions à leur sujet, c’est leur absence de réfutabilité au sens de Popper.

    Elles ont un intérêt intellectuel certain, et très certainement une part de vérité, mais il ne peut rien en sortir – il n’en sort rien depuis 50 ans – en l’absence d’outil quantitatif permettant de tester sur des groupes d’élèves bien choisis des processus nouveaux.

    Des méthodes, du type « évaluation aléatoire », visant à évaluer des actions concrètes inspirées par ces théories, peuvent être aujourd’hui utilisées et permettraient de sortir du conflit idéologique sans fin qui sous-tend les positions des principaux acteurs.

    voir http://www.speechi.net/fr/index.php/2010/01/13/evaluer-les-effets-de-lecole-numerique-avec-la-methode-aleatoire/

  4. Le problème pour expertiser une méthode pédagogique c’est que vous devez savoir ce que vous attendez de l’école en tant que structure sociale. Selon que vous souhaitez que les étudiants acquièrent un maximum de connaissances et des méthodes académiques de traitement de ces connaissances, le genre qui permet un succès au baccalauréat, ou qu’ils développent des compétences leur permettant de s’insérer dans la vie active – pour donner deux exemples, il y a d’autres possibilités – vous ne choisirez pas les mêmes méthodes.
    Des outils d’évaluation existent dont PISA est un bon exemple. Le problème demeure celui d’un choix fondamentalement politique : quelle école voulons-nous ? et d’un choix idéologique, admettre que la réalité puisse contredire nos représentations à priori. L’école restant le lieu d’un fort investissement affectif je conviens que la chose n’est pas aisée.

  5. Commençons par les choix non idéologiques et non politiques. Comme personne ne sait réellement ce que s’insérer dans la vie active veut dire, testons des méthodes (de lecture, d’apprentissage des maths, etc…), des processus et observons l’amélioration – ou non – du niveau scolaire.

    Améliorer le niveau scolaire de façon certaine, ce ne serait déjà pas si mal. Il est même possible que ça devienne une vraie révolution.

    Ca n’empêche pas de discuter de l’école en tant que « structure sociale » mais il ne faut pas que le contraire ait lieu: aujourd’hui, la réflexion idéologique bloque toute amélioration.

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