Légitimité des discours sur l’école, quelle place pour la parole des enseignants

Tout un chacun a quelque chose à dire sur l’école. Pour la plupart ces propos relèvent de l’opinion et ne sont que rarement influencés par la parole experte et le discours scientifique. Cette situation porte préjudice à l’école, quelle est la part des enseignants dans cette situation?

Car, c’est une autre constante des débats sur l’école, il y a en France, 62 millions de spécialistes de l’École. Car on est, on a tous été concerné par l’École. Mais cela ne fait pas pour autant des usagers (qui ont bien sûr le droit de donner leur avis) des experts. Or, tout se passe comme si toutes les paroles se valaient et si les questions pédagogiques et éducatives n’étaient que des questions de “bon sens” teintées de nostalgie et d’une vison mythifiée de l’école d’antan, en déniant l’existence même d’une parole experte. On voit cela assez bien avec toute la raillerie autour de ce qui est qualifié de “jargon pédagogique”. Comme si les enseignants étaient les seuls professionnels à qui on retirait le droit d’avoir un vocabulaire technique et spécialisé. Mais il est vrai que par ailleurs on a validé le fait qu’ils n’avaient pas besoin de formation pour enseigner puisqu’il suffit d’avoir la “vocation”.

Philippe Watrelot

 

Tout le monde a une opinion sur l’école, point que notre vénérable institution partage avec
Facebook. Le seul peut-être.

Pourquoi en est-il ainsi? Il n’y a évidemment pas une cause unique à l’origine de cette situation.
Les choses sont, là encore, complexes et intriquées. Peut-on, cependant, repérer quelques éléments forts?
En premier lieu chacun a une expérience individuelle de la classe, de l’école et de l’apprentissage. De cette époque nous gardons un attachement sentimental aux lieux, aux êtres et aux formes. Face à un monde qui change, pressé de lui donner du sens et convié à sa construction nous cherchons à établir nos opinions et ici les sentiments peuvent facilement devenir des convictions. Ceux qui sont parents souhaitent voir leurs enfants bénéficier de ce qui fut, quand eux-mêmes étaient jeunes, un enseignement de qualité. Normal, n’est-ce pas ?
D’autre part nous éduquons notre progéniture, de façon chaotiquement méthodique, mais autour d’axes, de principes que nous voulons centraux et dont nous espérons que nos enfants perçoivent la logique, la permanence, la véracité et le caractère positif. Dans cette voie, que nous supposons légitime, nous attendons de l’école qu’elle appuie et confirme nos efforts. Si ce n’est pas le cas nous nous sentons désavoués et il nous est plus que difficile d’admettre que ce sont nos principes, marqués au coin du bon sens et établis au travers d’une expérience durement acquise, qui sont en défaut. Logique, n’est-ce pas ?

Cela fait-il de nous des experts, comme le demande Philippe Watrelot ? Pas vraiment… En face de cela, où est la cohérence  du discours pédagogique? Je ne parle pas ici de l’Université mais de la réunion parents-professeurs.

Avouons qu’il n’y en a pas. Les pratiques sont diverses et c’est salutaire. Mais quand les parents
s’interrogent : “Mme X fait ainsi pourquoi faites-vous différemment ?” Ils n’obtiennent souvent qu’une non-réponse. L’enseignant se trouve en peine d’expliquer ses choix, de montrer comment ce qu’il fait s’accorde avec tel ou tel courant pédagogique dont les résultats ont été constatés. On débouche sur la langue de bois : “Mme X et moi faisons la même chose, ce ne sont que des différences de style”. Que peuvent penser les parents? Que tout n’est alors que différence de style et que le leur vaut bien celui de M. Z. ?
Quand je demande à mon plombier pourquoi il utilise tel ou tel matériau il me fait en général une
réponse claire et appuyée sur des considérations techniques. Il n’oublie pas de le faire avec une légère condescendance et de me rappeler que ma conception du PVC a pris un coup de vieux. Les professeurs, en bons pédagogues, oublieront la condescendance.

Mais l’image des enseignants, à la différence de celle des plombiers, n’est pas bonne. Et je ne
parle pas de la perception d’une opinion publique prête à admettre qu’il faut du courage et de la persévérance pour survivre à certaines situations ; je songe plus à ce que les enseignants  pensent d’eux-mêmes. Je me souviens d’une jeune collègue qui refusait d’adhérer à la banque des profs, à la mutuelle des profs, au syndicat des profs,… tellement tout cela lui semblait ringard. Ce sentiment n’est peut-être pas général mais il est permanent, rampant, discrètement corrosif. Il hante les salles des professeurs, malaise diffus d’une profession qui ne perçoit plus le sens de son action et se sent en porte-à-faux avec la société, doutant de sa légitimité. Il est rare que l’enseignant renvoie une image de modernité. Il est moqué pour ses horaires “light” et ses vacances interminables autant que répétitives, pour son côté fonctionnaire routinier et sans imagination. Les enseignants se défendent contre ces accusations et leurs arguments sont en grande partie légitimes. Il n’empêche, cela mine le moral.

Le malaise s’aggrave d’une crise d’identité qui ne touche pas seulement la profession mais sa raison sociale elle-même. Demandez à un enseignant à quel type de métier il rattache le sien et vous obtiendrez des réponses aussi variées qu’incertaines : artiste, artisan, bricoleur, technicien, ingénieur, voire commercial. Cette incertitude est celle même de l’école. L’Education nationale s’appuie sur des évidences qui n’en sont plus depuis déjà longtemps. Encore majoritairement occupée de transmission et peu tournée vers l’avenir, elle souffre de ce que celui-ci est de plus en plus présent. La mission est floue, non par définition, mais parce que les concepts sur lesquels elle s’appuie n’ont plus de fondement social dans la plus grande partie de la population. Le métier d’enseignant repose sur la transmission d’un savoir. Dans cette formule l’équilibre entre les deux parties n’est pas souvent respecté. La possession du savoir l’emporte sur la maîtrise des outils de sa transmission. On voit depuis peu la pédagogie faire son apparition dans l’épreuve du CAPES, aspect théorique nécessaire, mais qui ne garantit rien en terme de mise en pratique. Et là encore on reste loin de ces méthodes qui aident à faire vivre une classe, animation des groupes, gestion des conflits,…
La France paie ici son goût, par ailleurs louable, pour l’intelligence et son mépris chronique de la technique. L’institution répugne à faire de cet aspect un critère de recrutement et un axe de formation, moyennant quoi beaucoup d’enseignants négligent cette dimension, pourtant essentielle, de leur métier, quand ils ne le méprisent pas. J’ai entendu, du temps où les IUFM formaient les futurs professeurs, des stagiaires tenir sur les cours de psychologie ou de pédagogie des discours édifiants. Ils attendaient des techniques de gestion du quotidien : correction de copies, tenue du cahier de classe, maintien de la discipline, mais en aucun cas une approche fondée sur la compréhension, en profondeur, des mécanismes en jeu dans l’acte d’enseigner et dans celui d’apprendre. Un peu comme un ingénieur très au point en physique mais qui ne s’intéresserait pas aux machines et à leur fonctionnement.

C’est ainsi que lentement l’éducation dérive à l’écart du monde et de la modernité. Les méthodes rarement remises en question ont souvent seulement changé de nom. Tel enseignant qui parle à longueur de séance devant ses élèves n’écoutant leurs interventions que d’une oreille condescendante et attendant tranquillement celle qui lui permettra de reprendre le discours professoral, vous dira sans hésiter tout le mal qu’il pense du cours magistral. Les matières ne changent pas vraiment quand de nouvelles disciplines naissent sans cesse et quand certaines de celles qui existent déjà se renouvellent à grande vitesse. Mais les programmes sont déjà surchargés et la capacité d’absorption des élèves limitée. Surtout ce qui s’enseigne semble tellement à l’écart de ce monde où ils vivent. Qu’un insolent se lève pour demander à quoi ça sert et l’enseignant trouvera quelques réponses cinglantes dont la plus pertinente est bien que l’on n’est pas ici que pour apprendre des choses utiles. Y croit-il lui-même ?
Au final c’est la fonction de l’école elle-même qui finit par perdre sa légitimité. Des formes
alternatives d’enseignement se dessinent à l’horizon et gagnent peu à peu du terrain. Elles ont l’avantage d’être plus en cohérence avec le monde quand notre école peine à se dégager des formes héritées de l’ère industrielle. C’est finalement la question “A quoi sert l’école ? “ qui finira par être posée. Il n’y aura peut-être pas qu’une seule réponse.
Des enseignants qui doutent, une école dont les fondations s’effritent,…  L‘incertitude panique engendre des discours divergents au milieu desquels la parole experte se perd et se dilue. Les grands propos unificateurs qui font l’économie de la complexité de la situation sont disqualifiés dès le départ, rejetés au profit de quelques idées simples, confortables, appuyées sur le bon sens et la tradition, et pathétiquement inadaptées à affronter l’avenir. Chacun y va de sa proposition révolutionnaire et radicale, modératrice et déjà dépassée ou conservatrice et décalée… ce blog comme les autres, ne nous leurrons pas.

Comment (r)établir la parole de l’enseignant dans sa dimension d’expertise? Comment modérer
l’impétuosité des Diafoirus de la pédagogie en leur opposant un discours de compétence fondé sur une connaissance scientifique sans pour autant stériliser un débat public auquel l’école a tout à gagner? Certes Philippe Watrelot a raison d’évoquer la question du vocabulaire. Cependant les clients des médecins se sont longtemps plaints de l’utilisation du jargon médical pour cacher la vérité de la maladie ou dissimuler une ignorance. L’époque demande plus de clarté, de transparence dans le discours,. Les patients et leurs familles utilisent internet pour s’informer mutuellement des pratiques médicales, des médicaments efficaces et se recommander les praticiens. Cette pratique ne peut que s’étendre et gagner du terrain. Lui résister apparaît suspect : “Qu’ont-ils à cacher, de quoi ont-ils peur?”.
Est-il possible de fonder un discours pédagogique clair et compréhensible par le public, élèves et parents, un discours qui ne fasse l’économie ni des questions en débat, ni des divergences mais qui réussisse au moins à poser clairement ce sur quoi nous sommes majoritairement d’accord et que conforte l’expérimentation. Peut-on intégrer cette question au recrutement et à la formation des enseignants, non seulement comme un contenu théorique mais surtout comme un discours de la mise en oeuvre, marquant l’articulation du  champ théorique et de sa mise en pratique? Cette actualisation de la fonction enseignante, à la fois possession d’un savoir disciplinaire et d’une compétence technicienne, engagerait peut-être une amélioration de l’image de marque de la profession : dynamique, exigeante avec elle-même, créative, à l’écoute des élèves et de leurs parents, tournée vers le futur et qui aurait certainement plus de poids dans le débat public sur les questions d’éducation…

5 réflexions sur “Légitimité des discours sur l’école, quelle place pour la parole des enseignants

  1. J’adhère à tout ce qui est évoqué ici.
    Depuis 20 ans je suis professeure et n’étant pas issue du milieu enseignant j’ai toujours souffert de notre « image de marque » qui délégitime mon engagement . Et pourtant, je perçois depuis seulement deux ans, un retournement du regard de la société française vis à vis des enseignant-e-s, le discours des médias se transforme aussi. Je crois que cet imperceptible changement est sans doute à mettre en parallèle avec la crise dite des « banlieues » , mais aussi avec la prise de conscience des familles que les attaques gouvernementales qui désarticulent le système éducatif français sont en contradiction avec les discours Pro-éducation des « politiques ».
    Geneviève

    • Merci de confirmer que le propos de ce billet correspond à l’expérience de certains d’entre-nous. Je crois que vous avez raison de signaler que le discours sur l’éducation change. Il est tout à fait vrai que la crise des « cités » interpelle la société française sur les inégalités sociales qui semblaient ne plus beaucoup l’émouvoir. Le rôle de l’enseignement et sa responsabilité sur ce sujet sont importants. Une remise en question fondamentale semble effectivement se dessiner qui, finalement, dépassera peut-être ces questions.

  2. L’école est un objet trop complexe pour être mis dans les mains des professeurs.Dans certains domaines – la guerre et l’école en font partie – il ne suffit pas d’avoir raison ou d’être un spécialiste. Dans le cas de l’école, comme pour la guerre, il faut emporter l’adhésion générale – et le problème devient donc politique – surtout lorsqu’on vit en démocratie.

    Comme la sphère est politique, les acteurs s’empoignent à coup de « spécialistes », « démagogiques », « incompétents », « positions réactionnaires » ou « pédagogistes », etc.. Débat par nature même non tranchable, car en matière d’éducation, il n’y a pour l’instant pas de science – ou si peu – cela reste un art. Les positions adoptées par les différents acteurs ne sont pas réfutables, au sens de Popper.

    Nous sommes tous des Diafoirus. C’est un débat où il n’est pas prouvé que les « experts » aient raison, ni que les « amateurs » aient tort. La seule chose de sûre, c’est que les experts, s’ils veulent faire avancer les choses, doivent se battre sur le terrain politique, c’est à dire participer au débat et, si possible, s’y montrer plus convaincants que les « amateurs ».

    L’art de convaincre n’a rien à voir avec la vérité et il est au moins aussi bien répondu chez les amateurs que chez les experts. Tache difficile donc.

    • Votre mise en parallèle de l’école et de la guerre est intéressante au moins sur un point. L’aspect politique c’est « la guerre on la fait ou non? » l’aspect technique c’est « la gagner ou la perdre » et à ce moment là ce sont les techniciens et les experts qui entrent en jeu. Ils peuvent être bons ou mauvais, on en jugera après, sur le moment on ne va pas soumettre la tactique et la stratégie au vote.
      L’enseignant confronté chaque jour à des classes, à un savoir à transmettre a une expertise pratique indéniable qui ne peut se comparer à des souvenirs d’élèves ou à une expérience de parent. Le problème c’est qu’il lui manque souvent le corpus théorique qui permettrait d’expliciter ses choix pédagogiques ou qu’en raison des modes de recrutement et de formation il est porté à les négliger.
      Pourtant ce savoir existe et depuis longtemps il se développe, s’étoffe et se construit. Il n’y a bien sûr pas d’expérimentation qui permettent une réfutation au sens poppérien. Jusqu’à preuve du contraire l’expérimentation sur humains reste illégale et j’imagine mal un chef d’établissement scolaire expliquant aux parents que, pour leur scolarité les élèves de la classe X, subiront un enseignement expérimental susceptible d’améliorer leurs performances, tandis que la classe Y servira de classe témoin… j’imagine la réaction des parents.
      Heureusement il existe la possibilité d’observer ce qui se fait et ce qui, parfois, se tente de différent. Nous n’aurons pas une science, si le mot vous semble excessif, mais le corpus de connaissances existe, il est réfléchi et organisé et, comme dans tous les domaines de la connaissance, il y a des désaccords, désaccords sans lesquels aucune science ne progresserait. Je me permet de vous suggérer la lecture de « Eduquer et former » aux éditions Sciences humaines où vous trouverez un bon état de la question.
      Un discours d’expertise existe donc, il est disponible et seule une certaine forme de surdité empêche de le rencontrer et d’en apprécier la consistance. Le problème c’est qu’au moment où la question devient effectivement politique le premier politicien venu en recherche de voix pour les présidentielles va vendre une solution du problème scolaire aussi ridicule que dangereuse et qu’un électorat d’autant plus mal informé qu’il refuse l’information acceptera parce qu’elle correspond à une certaine idée de l’enseignement, en général née de la nostalgie de son adolescence ou de ces fantasmes sociaux-culturels.

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