Conservatisme (1)

L’institution scolaire est-elle aussi conservatrice qu’on le dit? Sans doute. Encore faut-il identifier l’origine et la nature de cet état d’esprit. Voici une analyse partielle destinée à nourrir un débat qui mériterait de prendre un peu d’ampleur face à une situation où l’immobilisme est plus que jamais nuisible.

« Deve cambiare tutto per non cambiare niente ».

Le Prince Salina dans Le Guépard de Giuseppe Tomaso di Lampedusa

Non, Solution de Continuité n’ouvre pas une rubrique politique. Même si, sous cet aspect, la question du conservatisme pourrait être légitimement posée ici. Dans de nombreux pays les gouvernements conservateurs mettent les systèmes éducatifs dans des situations difficiles. Cependant ce billet s’intéressera plus à ceux qui se méfient des changements, nécessaires ou en cours, dans l’éducation.
Il est fréquent de lire et d’entendre dans les journaux ou les médias sociaux, à la télévision ou dans les conversations de café-du-commerce que l’éducation est la partie la plus conservatrice du pays. Une analyse plus approfondie montre que les choses ne sont pas si simples. Refuser les changements sociaux et culturels (Googlisation, internet omniprésent, chat, téléphone portable,… ) est une chose ; refuser la modification des structures sur lesquelles s’appuie l’enseignement en est une autre. Cependant les deux sont liées, l’école est un point central où se croisent le savoir et la communication, et où se rencontrent les générations. Les récents changements, qu’ils viennent de la culture, de la technologie ou d’ailleurs, bouleversent le socle sur lequel elle s’est établie.
L’attitude des enseignants qui refusent cette intrusion du monde, jugée souvent superficielle et vulgaire, peut-elle être qualifiée de conservatisme?

Le conservatisme , en tant qu’école de pensée politique, naît du traumatisme causé par la Révolution française. Celle-ci en voulant remplacer la tradition par l’application de la raison au fait social débouche sur des perturbations plus ou moins catastrophiques pour toutes les catégories de la population. C’est, du moins, ce qu’écrit Edmund Burke (1729 – 1797) dans les « Réflexions sur la Révolution de France». Très différente de la pensée réactionnaire, comme la formule à l’époque Maistre ou Bonald, l’idéologie conservatrice ne rêve pas à un quelconque Âge d’or. Elle incline à penser qu’il existe un ordre naturel des choses, d’origine transcendantale, et quand l’humanité cherche à le bouleverser, les conséquences ne peuvent qu’être désastreuses. En matière de raison humaine la fée Méfiance s’est penchée sur le berceau du conservateur.
Le conservatisme s’appuie sur le bon sens « Il y a toujours eu des» entraîne mécaniquement « il y aura toujours des»  que confirme aussitôt la sagesse des anciens. Ignorant les ruptures la pensée conservatrice se concentre sur les permanences qu’elle érige en lois universelles, invoquant souvent un ordre d’origine religieuse. Si la Révolution française sert aux conservateurs de leçon inaugurale c’est qu’elle est une tentative d’organisation de la société par la Raison. Or, loin d’apporter les progrès que l’on pouvait en attendre la Révolution se révèle n’être qu’une succession de désordres, émeutes et guerres dont la France sort exsangue. Les avantages de la rationalisation économique s’effacent derrière les massacres de septembre et la dictature Napoléonienne. A la Raison le conservateur opposera le pragmatisme avec un « p » minuscule. Pas de grandes ambitions mais une gestion du quotidien qui laisse les évolutions advenir quand elles sont inévitables : tout changer pour ne rien changer comme dit le Prince Salina dans le texte cité en exergue. Le conservatisme ne refuse pas l’évolution, il craint les troubles qu’elle engendre quand elle n’est pas maitrisée. Le changement entraine une perte des repères, par suite il sème la confusion dans les esprits et donc le désordre dans la société. Il s’agira de ne laisser se produire que les évolutions inévitables sans remettre en question l’ordre social, pendant ce temps une élite intellectuelle, économique et morale dirige le pays c’est son rôle, elle en a hérité.
Finalement le conservatisme se révèle être moins qu’une idéologie : une attitude : « … conservatism is less a political doctrine than a habit of mind, a mode of feeling, a way of living. » (R.J. White). Est-ce à cette attitude que nous sommes confrontés quand il s’agit d’éducation?

Dans le domaine de l’éducation, au contraire de nombreux autres secteurs, la résistance au changement ne suit pas le clivage politique conservateur – progressiste. On trouvera donc des gens politiquement engagés dans des mouvements progressistes voire révolutionnaires et qui en matière d’enseignement manifestent une frilosité viscérale à l’égard de toute innovation. C’est une évidence que nous sommes nombreux à côtoyer au quotidien. Est-ce à dire que l’éducation occupe une place singulière dans la conscience collective ?
L’institution, dans quelque pays que ce soit, est, bien sûr, rétive. En ce qui la concerne c’est une question de nature. La gestion se méfie de l’innovation toujours cause de désordre. L’innovation déstabilise et l’administration ne sait pas gérer l’instabilité. Cette instabilité a un coût et nul ne peut être sûr que les nouveautés auront un impact suffisant pour justifier, a posteriori, les dépenses engagées. De plus, les cadres qui doivent entreprendre une réforme ont été formés par le système qu’on leur demande de modifier, il est normal que leur attachement aux structures, habitudes, contenus et valeurs qui leur ont valu une certaine reconnaissance sociale s’accommode mal d’une remise en question des fondements du système. Leurs propositions seront donc toujours soucieuses de préserver ce qui n’est pas forcément l’essentiel. Dans le même temps leur expertise disqualifiera les innovations par trop radicales.
La contrainte politique complique la situation. Le ministre doit appliquer la politique qu’attend son électorat. On verra donc des mouvements contradictoires secouer le navire au gré des alternances de majorité et des fluctuations de l’opinion. Il existe des chercheurs en éducation dont le travail pourrait aider à améliorer la situation en faisant des choix rationnels appuyés sur une connaissance scientifique, mais les enjeux sont trop importants pour qu’ils aient quelque chance de se faire durablement entendre. Les enseignants, à la base de la pyramide, ne voient dans ces changements que l’aspect idéologique et impermanent qui va venir ou non conforter leur sentiment, leur représentation a-priori et leur pratique professionnelle. La nécessité d’un changement ne s’impose donc pas dans la mesure où il y a de fortes chances que les nouveaux dispositifs ne disposent que d’une espérance de vie limités. A la limite on glissera une dose d’ancien dans le nouveau… ou le contraire.
Les enseignants souhaitent en général qu’on les laisse faire correctement leur métier, même si les représentations de ce métier sont plus que diverses au sein même de la profession. Les réformes successives et parfois contradictoires leur semblent toujours tombées du bureau de gens totalement ignorant du terrain : quelques bureaucrates, ou pire, technocrates, qui ont une perception toute  théorique, appuyés sur des chercheurs qui n’ont pas vu un élève depuis qu’ils ont quitté l’école, croient tenir la solution miracle, la panacée qui, appliquée sur le terrain par des enseignants dûment formés, résoudrait tous les problèmes. Le conservatisme des enseignants s’appuie sur une absence de perspective. Comme le but poursuivi par les successives réformes ne cesse d’échapper ils font appel au bon sens pour guider leur pratique quotidienne du métier. Le problème avec le bon sens c’est qu’il n’est pas très novateur.
Pendant ce temps le sentiment général est qu’une rénovation s’impose. Le sentiment d’ennui et de mépris que les élèves disent souvent ressentir fait écho à celui de leurs professeurs. L’évolution de la société creuse la distance entre celle-ci et son école. La réaction d’une majorité d’enseignants est alors celle d’un repli conservateur sur les valeurs fondatrices. Cette attitude est parfaitement naturelle pour une profession occupée surtout de la transmission du patrimoine culturel, moral et intellectuel.
Les parents, quand à eux, sont soucieux de la réussite scolaire de leurs enfants. Les sociologues s’accordent pour dire qu’il y a là une enjeu social considérable. Dans un pays comme la France où le diplôme joue un rôle fondamental l’école est l’objet d’un investissement de première importance. Pour beaucoup échouer à l’école c’est échouer dans la vie. L’idée qu’ils se font de l’enseignement est bien sûr inspirée de ce qu’ils ont eux-même vécu. Ils s’attendent à voir leurs enfants passer par ces mêmes étapes qui ont balisé leur parcours. D’où une méfiance certaine envers les nouveautés
Les élèves eux-même s’ils pratiquent sans craintes les innovations dans leurs vies quotidiennes ont plus de mal quand c’est l’école qui est concernée. Ils en attendent une certaine stabilité même si c’est pour mieux pouvoir s’en plaindre. Les professeurs innovants doivent faire leurs preuves devant des élèves critiques. On ne peut, en effet, pas attendre des jeunes qu’ils remettent en cause des institutions dont ils ne comprennent réellement ni les objectifs, ni l’utilité. C’est surtout la fonction symbolique qui compte pour eux.
L’école se révèle finalement un lieu où des conservatismes différents se complètent et se répondent pour maintenir le status quo. Bien sûr il y a dans mon propos une généralisation passablement injuste. Aucun de ces ensembles n’est uniformément conservateur, il s’agit d’une tendance d’ensemble qu’encourage et renforce la vocation même de l’école : transmettre et préserver.

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