Paradigme ou modèle ? Trois propositions pour l’école de la société du savoir

Le paradigme éducatif est remis en question et la réflexion avance sur ce sujet. Il est peut-être temps aussi de commencer un travail d’élaboration d’un nouveau modèle autour de modalités pratiques. Ici trois propositions, trois interrogations plutôt, sur la formation continue, les lieux d’enseignement et la formation des enseignants.

C’était le sujet du premier billet paru sur ce blog, il y a juste un an. Depuis nous avons eu le plaisir de le voir gagner un public, certes encore modeste mais en progression régulière et dont les encouragements nous ont fait un plaisir immense. Comme pour beaucoup de blogueurs, je pense, Solution de Continuité a été surtout pour nous un lieu où “réfléchir à haute voix”. Ce ne fut pas le point le moins étrange précisément que de voir évoluer nos réflexions. Partis d’une perspective résolument centrée sur les TIC et l’école nous avons vu rapidement la pédagogie et la personne de l’enseignant réclamer leur place légitime.
Cela dit ce premier billet n’a rien perdu de sa pertinence et je voudrais, pour cette première bougie, revenir sur le sujet. L’école apparaît en crise et cette crise n’est plus seulement conjoncturelle elle est structurelle, systémique. Peu à peu s’impose l’idée que réformes et replâtrages ne suffisent plus et que c’est bien d’un changement global qu’il est question, un changement du paradigme éducatif lui-même.
Cependant la notion même de paradigme finit par faire obstacle. A travers cette perspective l’école reste un objet complexe dont il faut réassigner certaines modalités et certains objectifs. Le moment est peut-être venu d’aller plus avant et de s’interroger sur des modalités pratiques.

L’éducation peut-elle être pensée comme un système au sens que Bertalanffy donna à ce terme dans sa Théorie Générale des Systèmes? La question demanderait une analyse complexe, il est cependant une propriété des systèmes qui semble lui convenir : l’homéostasie, la recherche de l’équilibre interne au sein d’un environnement dont les perturbations menacent son fonctionnement normal, sa survie parfois. Depuis la mutation qui a donné naissance à l’école moderne celle-ci navigue d’ajustements en ajustements afin de conserver son intégrité dans le cours du monde. Les changements culturels, économiques et sociaux l’ont ébranlée mais elle s’est adaptée.
Dans le même temps la nature des modifications de son environnement évolue et elles deviennent plus nombreuses, plus variées et plus fréquentes. Il est illusoire et dangereux de penser que l’éducation est une fonction en soi ; elle est simplement l’émanation de la société qui l’héberge et lui est intimement liée : si le monde bouge l’école doit suivre. Cela ne signifie pas soumission mais adaptation, l’attitude contraire, la résistance, cache sous un nom séduisant un complet déni de réalité. Le contexte semble dorénavant poser au système éducatif un défi nouveau : accepter un changement plus fondamental ou disparaître face à la concurrence d’organismes mieux adaptés. La France a su habilement négocier la dernière crise de croissance semblable , l’école qui en sortit, celle de Jules Ferry, a pu servir de modèle. L’efficacité de ce modèle lui a conféré une extrême résistance qui aujourd’hui gène la métamorphose nécessaire.

Quels devront être les contours et les axes du futur modèle éducatif? Ce n’est pas ici le lieu pour un tel chantier. Je voudrais cependant, à titre d’exemple, développer sommairement trois axes qui me paraissent essentiels.

Pourrait-on ainsi rompre avec l’idée qu’il existe un temps pour aller à l’école et un temps pour produire? Aujourd’hui la plupart des entreprises demandent à leurs employés une formation plus aboutie mais surtout la capacité à affronter des situations nouvelles et à prendre des initiatives. Cela suppose une capacité d’apprendre et une curiosité en éveil. Apprentissage et production sont de plus en plus intégrés, imbriqués. Le concept de formation tout au long de la vie doit être interrogé. Il n’est pas obsolète mais il s’appuie sur une dichotomie gênante : un temps pour apprendre, un temps pour produire.
La formation scolaire est orientée vers l’obtention d’un diplôme terminal, couronnement d’une carrière d’élève, situation aggravée en France du fait que le baccalauréat est moins conçu comme une épreuve évaluant ce qu’un étudiant à appris que comme l’autorisation de poursuivre des études supérieures. Tout le monde ne s’engagera pas sur cette voie. Pour les autres il est surtout question d’en finir avec l’école. Et même pour ceux qui entreront à l’Université le diplôme apparaît comme la conclusion d’une période de la vie, celle de l’apprentissage. Pour beaucoup elle se clôt sur un immense soupir de soulagement qui augure mal de la poursuite d’une formation. C’est trop souvent la contrainte qui ramènera l’adulte vers l’étude.

La formation initiale ne pourrait-elle être pensée et organisée comme le préalable d’un parcours sans fin définie, le tremplin de la formation tout au long de la vie. Au lieu d’une incroyable quantité de savoirs figés dont beaucoup sont d’une utilité contestable l’enseignement pourrait proposer d’acquérir les  compétences indispensables à la poursuite plus ou moins autonome de la formation : chercher et traiter l’information, synthétiser établir des liens, des relations significatives,… L’un des objectifs de l’école devrait être d’aiguiser l’appétit de savoirs plutôt que de rassasier jusqu’au gavage, établir la légitimité de la curiosité et donner les moyens de la satisfaire, poser les conditions de ce que Philippe Carré appelle apprenance (1).  Un point essentiel serait de donner à chacun la possibilité d’évaluer et faire reconnaître son niveau de compétence n’importe quand. La formation ne devrait plus être le seul fait d’une période de la vie mais celui d’une carrière, d’une vie tout entière (2).

L’école en tant que lieu est elle aussi un point central du modèle éducatif qui risque d’être l’objet d’une forte remise en question. J’en prend comme indice la déclaration de François Perret, doyen de l’IGEN de 2005 à 2010, lors du colloque  “les 25 ans de l’EPLE” : “l’établissement restera le lieu de socialisation et d’éducation de la jeunesse”. Une telle phrase n’aurait jamais été prononcée il y a 10 ans, si elle l’est aujourd’hui c’est que la question se pose et si la question se pose c’est que, vraisemblablement, la réponse ne sera pas celle là. Deux tendances risquent de jouer un rôle décisif : la concurrence entre organismes de formation et l’individualisation. Le premier suppose que l’éducation se révèle un secteur économiquement rentable. Si l’Éducation nationale continue de dériver à l’écart des besoins une demande de formation mieux adaptée risque d’apparaître qui fera de l’enseignement un marché à part entière. Or une entreprise ne construira pas forcément une école ou un lycée. Comme une banque ou une bibliothèque elle pourra proposer ses services sur internet ou à domicile voire sous des formes hybrides. Parallèlement le milieu associatif pourra lui aussi se révéler un riche gisement de formateurs bénévoles ou économiquement accessibles. L’enseignement pourra intervenir dans des lieux disparates appartements privés, locaux associatifs, ateliers, lieux publics (bibliothèques, musées,…) ou même établissements scolaires. Un élève ou un étudiant pourra fréquenter divers lieux selon ses besoins de formation.
Car l’individualisation des parcours de formation devrait logiquement s’accroître au fur et à mesure que les moyens techniques le permettent. L’un des principaux problèmes auquel nous sommes actuellement confrontés est celui de la rigidité des filières. Je connais une lycéenne qui a la fin de la seconde ne savait où se diriger. Par une succession de choix négatifs la voilà bientôt en 1ère ES. Au moment d’entrer en terminale elle se rend compte qu’elle souhaite faire des études de médecine, non par caprice mais par maturation. Quelle opportunité lui offre un système rigide : aucune. Pourquoi ne peut-elle, en terminale, abandonner les cours qui lui seront moins utiles et se consacrer, par enseignement à distance, au perfectionnement de ses connaissances scientifiques. Elle en a la détermination, il lui manque le temps et le soutient de la structure scolaire. Il est facile d’imaginer un élève choisissant en fonction de ses goûts et de ses besoins des formations qu’il obtiendra tantôt auprès d’un établissement scolaire, tantôt par eLearning, mais aussi, pourquoi pas, par échange de savoir ou dans le cadre d’un groupe de travail. Le principal obstacle restera, en France, le baccalauréat.

Ce type de formation demandera des formateurs différents. Je ne parle pas seulement des pratiques pédagogiques, mais surtout de l’attitude vis à vis des demandeurs de formation et des autres enseignants. Les questions essentielles tourneront vraisemblablement autour de la possibilité d’adaptation à des publics variés, du travail en réseau et des plans de carrière. Sur ce dernier point je crois qu’il est essentiel de ne pas préparer un enseignant  comme si il devait exercer ce métier sa vie entière. Trop de nos collègues continuent d’enseigner parce qu’ils n’ont pas d’autres opportunités. La possibilité de quitter un environnement professionnel pour un autre – sans pour autant cesser d’enseigner – aide au renouvellement des pratiques dont nous avons tous besoin. On peut ainsi imaginer des centres où se formeraient ensemble de futurs professionnels de l’enseignement dont les modalités d’activité seront différentes. Il y a, par exemple, des différences entre des cours à distance et des cours devant les élèves, mais il y a aussi des points communs. Un formateur en entreprise n’a pas le même public qu’un enseignant du primaire mais un dialogue fructueux est possible entre eux, car les modalités d’apprentissage sont semblables sans être identiques. De telles écoles devraient inciter à la création de réseaux professionnels, indispensables à une vieille active en prodiguant des formations communes à diverses formes d’enseignement tout en assurant des préparations plus spécifiques (méthodes et contenus).

Demande et offre d’enseignement, lieu où il se dispense et formation des professeurs, trois aspects, parmi d’autres qui doivent faire l’objet de propositions si l’on veut sortir de la réflexion sur le paradigme éducatif et entreprendre de mettre en place un modèle. Les propositions ci-dessus n’ont pas d’autres vocations que d’ouvrir le débat. Il devient nécessaire de passer des considérations générales sur le paradigme scolaire à une réflexion sur un nouveau modèle social de la formation.  Il faudra ensuite passer à l’expérimentation.

(1) apprenance comme  » ensemble durable de dispositions favorables à l’acte d’apprendre dans toutes les situations  »
Philippe Carré : L’apprenance, Dunod, 2005

(2) Il est mal vu de mélanger les sujets, cependant il n’est peut-être pas inutile de signaler que cet objectif, s’il s’accorde avec la montée en puissance d’une société de la connaissance, d’une économie du savoir, rejoint aussi une préoccupation de santé publique. On sait que l’activité intellectuelle retarde le déclenchement de la maladie d’Alzheimer qui risque d’être un problème majeur pour nos sociétés vieillissantes.

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