Conservatisme (2)

Qu’est-ce qui fait le conservateur aujourd’hui face à l’accélération continue du changement? Ce n’est pas forcément la tentation de tout conserver, ce peut être simplement celle de préserver ce qui semblait encore hier être l’essentiel.

Autour de cette école qui évolue, mais lentement, il y a un monde qui bouge et très vite. L’une des fonctions de l’école étant de communiquer de l’information, de fabriquer du savoir, elle est concernée par l’évolution des TIC. Ce domaine progresse à une vitesse inouïe et rien n’indique que cette accélération soit sur le point de ralentir. Sans refaire une histoire de l’évolution technologique signalons tout de même deux points essentiels pour l’avenir de l’éducation :

  • le gisement d’informations en libre accès s’est considérablement agrandi et les outils pour l’exploiter se sont perfectionnés ;
  • les outils de communication sont de plus en plus petits, mobiles et puissants.

Ces deux évolutions (il y en a d’autres qui mériteraient d’être signalées) sont significatives car elles ébranlent deux piliers essentiels de l’édifice éducatif : le professeur en tant qu’il est détenteur et propagateur du savoir, la classe en tant que lieu géographique où se dispense le savoir. Le téléphone portable, par exemple, permet d’interroger le web sans quitter la classe, de travailler avec d’autres n’importe où mais, plus grave, il fait entrer le monde dans la classe. C’est pour l’enseignant un changement radical.
Les adolescents adoptent ces technologies avec une certaine aisance, comme l’on fait d’autres générations qui, au même âge, ont adopté le téléphone, la télévision, le magnétoscope avec une facilité qui troublait parents et grands-parents. Comme ce fut déjà le cas dans le passé les technologies de la communication ont modifié et continuent de modifier les comportements sociaux. Ce qui a changé par rapport à ce qu’ont connu les générations précédentes, c’est la rapidité avec laquelle ces changements se succèdent. Ce qui a pris trois générations puis une seule n’en prend plus qu’une demie et bientôt un dixième, puis moins encore.
Ces technologies débouchent sur la naissance d’une société et d’une économie reposant sur la production et la diffusion de l’information, de la connaissance et du savoir. On voit se démocratiser le rôle de producteur de savoir. On voit aussi se modifier les modes d’accès à la connaissance. Survol, superficialité, activité multitâche, zapping culturel, se généralisent et semblent les indices d’une désagrégation de la pensée. Certains objets de réflexion font leur retour sur le devant de la scène vêtus de nouveaux habits, on le voit, par exemple, dans le cas l’attention . Cette évolution contredit trop les formes traditionnelles de la production du savoir pour ne pas entraîner une résistance des élites intellectuelles et des producteurs d’information au sens large. L’ordre naturel des choses est troublé et se dégage une pensée conservatrice qui, là encore, ne s’aligne pas sur les clivages politiques ou sociaux traditionnels. Ce qui est certain c’est qu’elle trouve un large écho dans l’édifice scolaire.
La formation des jeunes n’a pas encore intégré l’idée que le rôle économique majeur de ceux qu’il faut instruire sera de participer à cette nouvelle écologie du savoir en tant que producteur. Elle ne remplit donc plus son rôle, ce qu’enseignants et enseignés ressentent parfois confusément, parfois, et de plus en plus souvent, avec une douloureuse acuité. Une part des enseignants se joint à ce nouveau conservatisme ou parfois la technologie se trouve associée au rejet de l’évolution culturelle et intellectuelle. Cette dernière est bien souvent stigmatisée dans ses aspects les plus folkloriques ou les plus dangereux ce qui permet d’esquiver les questions fondamentales.

Je suis profondément convaincu qu’il existe une tension fructueuse entre la pensée conservatrice et son homologue progressiste. Quand l’une bouscule habitudes et traditions, l’autre soumet les idées nouvelles à la critique. Des deux côtés on lâche le fragile et le précaire pour consolider l’essentiel. Cela n’interdit pas la réflexion mais oblige à une certaine rigueur au moment de l’action.

Mais l’accélération du changement, le sentiment de perte des repères qu’elle entraine fait glisser une certaine pensée conservatrice vers une attitude sensiblement différente. Un désir panique de tout arrêter se fait jour (Au secours tout va trop vite – Le Monde Magazine, 29 aout 2010). En matière d’éducation il sera question de remettre au goût du jour des principes qui, à y regarder de plus près, relèvent plus de la mythologie que de l’histoire et d’ériger certaines valeurs et certains symboles en valeurs éternelles au prix de la négation de leur historicité. C’est ainsi que certains passent doucement, insensiblement de la situation de conservateur à celle de réactionnaire.
A ce moment le déni de réalité devient la dominante du discours et le débat dont je parlais ci-dessus ne peut plus avoir lieu. C’est dans ce cadre que se poursuit, en France, cet incompréhensible débat entre « républicains » et « pédagogues » dont l’aspect le plus étonnant est la pérennité. Le refus des premiers, arc-boutés sur une conception totalement obsolète de l’enseignement, d’admettre que l’enseignement doit s’adapter au monde et que le rôle de l’école ne peut plus être de dégager une élite aura activement participé à l’échec de toute tentative de réforme en profondeur du système en justifiant aussi bien la passivité des acteurs que la timidité de l’institution. L’anathème usuellement jeté sur les syndicats enseignants n’est peut être pas sans fondements mais il serait trop simple de croire tenir là la clef unique d’un processus autrement complexe. Que certains aient établi leur fond de commerce sur la partie traditionaliste des usagers de l’école et des enseignants en exploitant le goût national pour la formule caustique et la méchanceté littéraire, cela peut se comprendre. Que leur propos trouvent un écho loin à l’intérieur d’une hiérarchie dont le premier souci devrait être de préparer l’avenir, cela se comprend moins.

Est-ce à dire que les conservateurs ont disparu et que nous n’avons plus en face de nous que de doux rêveurs nostalgiques ou des agités? Dans un monde où l’évolution a pris ce cours plus rapide qui ébranle les structures les mieux établies tenter de faire évoluer ces mêmes structures en en gardant l’essentiel voilà l’attitude de préservation qui caractérise les nouveaux conservateurs. Pas de refus du changement mais un désir de sauvegarder ce qui fut l’axe même autour duquel s’est organisée une pensée de l’enseignement : l’école et la classe en tant que lieu, l’enseignant comme fournisseur du savoir, la norme comme objectif. Leur analyse de l’école continue de nous fournir matière à réflexion mais leurs propositions sont de conservation, de maintient du satus quo et manquent de la nécessaire puissance créatrice que l’époque réclame.

Tout indique que les années qui viennent vont être d’une extrême importance dans l’évolution du concept même d’éducation. Adapter la formation à un monde en transformation permanente supposera des modes de penser singulièrement différents de ceux qui régissent nos conceptions actuellement. Le défi sera d’importance, le débat passionnant et essentiel.

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