En attendant Steve Jobs

Les PC dominaient le marché depuis des années et personne ne remettait vraiment cette situation en cause. De rares expériences de tablettes s’étant terminées dans  de redoutables échecs commerciaux, on n’y pensait plus et le notebook faisait sa place doucement, sans remettre fondamentalement en cause l’hégémonie du PC. Jobs revient chez une Apple à bout de souffle, lui redonne l’esprit des temps héroïques.  Sortent alors  en quelques années une gamme de produits de plus en plus novateurs : iPod, iPhone et finalement iPad. Ce dernier surtout qui transforme en triomphe une  tablette que l’on pensait défunte ; contre l’avis des spécialistes, les études de marché et le supposé goût du public.

Comme le dit Jobs lui-même : “Ce n’est pas le travail du consommateur de savoir ce dont il a envie” Lire la suite

La citation du dimanche

Aujourd’hui une superbe citation d’Hannah Arendt qui insiste sur le besoin pour un système éducatif de stimuler chez ses apprenants la capacité à anticiper. Visionnaire, et totalement en phase avec nos besoins d’aujourd’hui.

Education is the point at which we decide whether we love the world enough to assume responsibility for it and by the same token to save it from that ruin, which, except for renewal, except for the coming of the new and the young, would be inevitable. An education, too, is where we decide whether we love our children enough not to expel them from our world and leave them to their own devices, nor to strike from their hands their choice of undertaking something new, something unforseen by us, but to prepare them in advance for the task of renewing a common world.

Hannah Arendt

Quelques nouveautés introduites par Internet et ce que cela change pour l’école – 3/ Enseigner

Face à ce qui est plus un changement de société et d’économie que la simple apparition d’un nouvel outil comment doit se comporter l’école? Quelques idées sur le comment et le quoi enseigner.

Un monde nouveau se dessine. Il ne pourra pas plus que les précédents se dispenser de former les jeunes. La situation qui fut à l’origine de l’école que nous connaissons se présente de nouveau aujourd’hui. Il faut d’une part former des agents économiques adaptés à un nouveau contexte et de l’autre leur donner les moyens de comprendre le monde et d’y tenir leur rôle de citoyen.

La 2e partie de ce (trop) long billet posait qu’internet est le support d’une révolution industrielle en cours. Quelque soit le métier que nos élèves exerceront ils seront liés au réseau. Leur place dans la société aussi bien que leur activité civique passeront aussi par internet. Plus qu’un simple outil celui-ci tend à devenir un aspect de la réalité, une facette du monde. C’est donc à au moins deux titres que l’enseignement doit considérer la toile : d’une part comme outil de formation, d’autre part comme objectif, former les futurs habitants de ce nouvel environnement. Lire la suite

Tablettes, WiFi et tricherie

L’usage des tablettes en même temps que le déploiement de réseaux wifi de grande étendue devrait modifier sérieusement notre conception de l’examen.

C’était au Japon avant les terribles évènements qui endeuillent ce pays. Le quotidien Asahi Shimbun du 4 mars 2011 reportait l’arrestation par la police d’un jeune homme de 19 ans accusé d’avoir triché à l’examen d‘entrée à l’Université. Il avait posté, à l’aide de son téléphone portable, quelques unes des questions de l’examen sur Yahoo Chiebukuro (Yahoo Questions Réponses en français) pendant la session. Lire la suite

La citation du dimanche

En quatre ou cinq mois mes progrès furent si rapides que le docteur me créa décurion de l’école. J’étais chargé d’examiner les leçons de mes trente camarades, de corriger leurs fautes et de les dénoncer au maître avec les épithètes de blâme ou d’approbation qu’ils méritaient ; mais ma rigueur ne dura pas longtemps, car les paresseux trouvèrent facilement le secret de me fléchir. Quand leur latin était rempli de fautes, ils me gagnaient moyennant des côtelettes rôties, des poulets et souvent même ils me donnaient de l’argent. Cela excita ma cupidité ou plutôt ma gourmandise, car, non content de mettre à contribution les ignorants, je devins tyran et refusait mon approbation à ceux qui le méritaient lorsqu’ils prétendaient s’exempter de la contribution que j’exigeais.

Casanova
Mémoires chap. II

Quelques nouveautés introduites par Internet et ce que cela change pour l’école – 2/ Pratiques

Quittons le domaine des grandes idées et voyons quelques une des nouvelles pratiques sociales et économiques qui sont nées avec internet.

 

Dans le prolongement de la première partie on peut voir nos pratiques du réseau sous deux angles : les noeuds, d’une part, les flux de données de l’autre. Je vous propose quelques aspects qui me semblent importants, liste incomplète, bien sûr, aussi partielle que partiale et qui appelle donc vos critiques et vos suggestions.

Côté acteurs du Web

Données individuelles

Toutes les informations que nous mettons sur le web sont plus ou moins récupérables. La discussion sur la frontière de plus en plus mouvante qui sépare vie public et vie privée se poursuit. Au long de cette discussion paraît se creuser un fossé entre générations. Les adultes tiennent à préserver leur intimité refusant de livrer à l’État, aux entreprises privées et au public en général des informations qu’ils jugent confidentielles. Les plus jeunes trouvent que les avantages qu’offre le web valent bien le sacrifice.

Ainsi entrer dans le jeu du web suppose que vous acceptiez le statut de personne publique. Avant vous étiez obscur et discret, on ne savait rien de vous et votre opinion n’intéressait personne. Aujourd’hui vous pouvez la publier et la faire circuler. Fin de l’anonymat et fin de l’obscurité. Un statut jusqu’ici réservé aux riches et aux puissants est maintenant à la portée du premier blogueur venu. Dans ce cadre notre identité prend alors toutes les caractéristiques d’une marque. A nous de la faire connaître, d’en prouver la fiabilité et l’utilité. Lire la suite

“I understand how, but I don’t understand why”

 

 

 

 

 

 

C’est par ces mots que Winston Smith, le personnage principal de 1984, le roman d’anticipation  de George Orwell,  s’étonne du sens de l’entreprise formidable à laquelle il est associé au Ministère de la Vérité de l’Oceania :

Ce qui affligeait le plus Winston et lui donnait une sensation de cauchemar, c’est qu’il n’avait jamais clairement compris pourquoi cette colossale imposture était entreprise. Les avantages immédiats tirés de la falsification du passé étaient évidents, mais le mobile final restait mystérieux. Il reprit sa plume et écrivit :

Je comprends comment. Je ne comprends pas pourquoi.

Les régimes totalitaires ne s’y sont pas trompés : pour que l’individu abdique toute forme de souveraineté et de liberté, aucune institution ne doit s’interposer entre lui et l’État. Et c’est à ce dernier et à lui seul de fixer les objectifs du système. Ou plutôt, de demander de s’y conformer, sans même qu’on sache le pourquoi. Ainsi :

Le but de l’éducation totalitaire n’a jamais été d’inculquer des convictions, mais de détruire la faculté d’en former aucune.

Hannah Arendt (1906-1975)

L’Etat totalitaire se charge donc de l’éducation, à la fois parce qu’il contrôle la formation des esprits des futurs citoyens en les façonnant comme bon lui semble, c’est-à-dire en les faisant tourner à vide, mais aussi parce que l’Etat qui est tout, se doit de tout contrôler, d’assurer au système dont il est le garant à la fois efficacité et pérennité,  sans que l’individu, qui n’est rien, n’ait à savoir dans quel but. Car le but n’importe pas. Ce qui compte est que le système soit, que le « tout » demeure, invariant, ou si peu, donnant aux individus un sentiment d’appartenance et une confortable assurance dans le présent comme dans  le futur. En effet :

Man is more disposed to domination than freedom; and a structure of dominion not only gladdens the eye of the master who rears and protects it, but even its servants are uplifted by the thought that they are members of a whole, which rises high above the life and strength of single generations.

Wilhelm Von Humboldt

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La citation du dimanche

Aujourd’hui une citation pour le moins radicale du grand géographe du XIXe siècle Elisée Reclus,  auteur de la Nouvelle Gégraphie universelle, grand voyageur et avant tout anarchiste convaincu.

« Maintenant que l’école est laïque, la formule religieuse a été remplacée par une formule de grammaire, les sentences latines incompréhensibles ont fait place à des mots français qui ne sont pas plus clairs. Que l’enfant comprenne ou non, peu importe; il faut qu’il apprenne suivant un formulaire tracé d’avance. Après l’absurde alphabet qui lui fait prononcer les mots autrement qu’il ne les lit et l’habitue ainsi d’avance à toutes les sottises qui lui seront enseignées, viennent les règles de grammaire qu’il récite par cœur, puis les barbares nomenclatures qui s’appellent la géographie, puis le récit de crimes royaux qu’on nomme l’histoire. Et comment l’enfant bien doué peut-il, à la longue, débarrasser sa cervelle de toutes ces choses qu’on y a fait entrer de force, en s’aidant parfois de martinet et de pensums! D’ailleurs, ces écoles sont-elles sans esclavage, sans heures de retenue et sans barreaux aux fenêtres? Si l’on veut une génération libre, que l’on démolisse d’abord les prisons appelées collèges et lycées! » .

 

 

 

Michel Serres

Michel Serres a publié dans le journal Le Monde en date du 5 mars un article remarquable. Pourtant, malgré la modernité du propos, accordée à celle du sujet, le philosophe tombe dans un travers classique : la généralisation.

Je fais partie des admirateurs quasi inconditionnels de Michel Serres, j’apprécie sa lucidité et sa largeur de vue, j’aime son optimisme lucide qui tranche avec l’inquiétude lugubre de tous ceux qui voient une menace poindre chaque fois que demain s’efforce d’être différent d’hier. Le texte que Le Monde a publié dans son édition du 5 mars est un modèle de ce que Michel Serres sait faire de mieux, un propos à la fois large et pédagogique, intelligent sans jargon. Ce qu’il y met en évidence est d’une importance capitale et cependant trop largement ignoré : nous vivons un temps de mutation aux conséquences inouïes.
Cela étant dit, puis-je m’autoriser un minuscule bémol? Spécifiquement, quand Michel Serres déclare :

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années soixante-dix. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace. Né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.

Il y a là, me semble-t-il, une bonne part d’illusion. C’est accorder à la génération qui fréquente écoles, collèges et lycées une homogénéité que l’expérience quotidienne est loin de confirmer. L’espérance de vie, par exemple, continue d’être liée aux conditions économiques (1). Pour certains de nos jeunes contemporains la connaissance du monde ne dépasse pas le quartier ou le village. L’idée que la modernité progresse d’un même pas à tous les étages est confortable mais trompeuse.

Dans le domaine de la communication et, singulièrement, de l’accès à internet, on pourra se réfugier dans la conviction que les différences entre individus sont liées aux seules conditions économiques : la fracture numérique. C’est là aussi un leurre. C’est ignorer les efforts incroyables que des jeunes de milieux plus que modestes déploient pour accéder à internet, tandis que des familles aisées, très attachées aux valeurs traditionnelles, éloignent volontairement leurs enfants d’un réseau diabolisé. C’est souvent aussi l’attitude d’une école qui ne s’avance que doucement dans la modernité. Elle conforte les élèves les plus intimidés par les aspects technologiques quand les autres, loin de l’école hélas, s’y jettent à corps perdus.

Les jeunes sont différents les uns des autres et cette différence est accentuée plus que jamais par le monde dans lequel nous vivons. Leur désir de conformité fait illusion car il se limite au groupe, à la tribu. L’origine sociale, les ressources économiques et les mécanismes d’adhésion à un groupe de référence et à une communauté de pairs continuent d’être efficaces et prépondérants. Le jeune que décrit Michel Serres est, finalement, très minoritaire.

Cependant nous avons l’habitude et le besoin d’envisager nos contemporains sous l’aspect de groupes compacts et cohérents. La catégorie des jeunes nous est utile, car facilement identifiable. Ils sont dans les lycées et collèges, ils sont insolents et potentiellement dangereux et ils passent leur temps les yeux fixés à un écran et l’oreille collée à un téléphone portable. L’enseignement a pris l’habitude d’aborder le problème des jeunes de cette manière, une catégorie a priori homogène aux habitudes bien repérées. Pour eux on définit des programmes, des examens et des procédures pédagogiques. Il y a un travail de standardisation nécessaire au bon fonctionnement de l’Éducation nationale, l’école s’adresse à un groupe, pas à des individus.

La perspective que déploie Michel Serres est fausse et il sera trop facile à ses détracteurs d’en désigner les manques. Elle fait l’économie de la complexité du monde et de la variété de la jeunesse, l’une comme l’autre devrait nous rappeler sans cesse que l’avenir ne sera pas le simple prolongement du présent. Cette façon de voir les choses se justifiait pleinement il y a encore trente ans et lécole moderne reposa dessus dès l’origine. Aujourd’hui les technologies de la communication permettent une plus grande individualisation de l’enseignement, un repérage plus fin des savoirs et des compétences de chacun, mais aussi de ses lacunes. Peut-être est-il temps de construire une école destinée à des personnes venues pour apprendre ce dont elles ont besoin à la place de celle qui s’adresse à des classes auxquelles on enseigne des contenus formatés.

(1) Aux Etats-Unis la différence d’espérance de vie entre riches et pauvres peut atteindre 30 années (Peter Aldhous – Neighbourhoods that Can Kill – New Scientist, n° 2743, 16 janvier 2010, p. 6)

Quelques nouveautés introduites par Internet et ce que cela change pour l’école – 1/ Tendances

Il n’est pas rare de voir les changements  introduits par internet réduits à une simple mutation utilitaire comme, par exemple, le remplacement de la plume par la machine à écrire. Nous sommes convaincus à solution de continuité qu’il s’agit d’un mécanisme d’une toute autre importance. Le cadre du blog ne convient pas à une grande synthèse, il semble cependant intéressant et opportun de revenir sur quelques changements introduits par le réseau et leur impact potentiel sur l’enseignement.

C’est maintenant un truisme : internet bouleverse notre monde, celui où nous vivions, où nous avions nos habitudes, dans lequel nous avons grandi. Les causes, les mécanismes et les conséquences font déjà l’objet de nombreux livres, articles, sites, vidéos,… il n’empêche, beaucoup d’entre-nous semblent avoir du mal à mesurer l’ampleur du changement et plus encore à concevoir que nous n’en sommes qu’aux prémices. Pourquoi ne pas revenir un instant sur quelques fondamentaux, histoire de poser le décor. Lire la suite