Michel Serres

Michel Serres a publié dans le journal Le Monde en date du 5 mars un article remarquable. Pourtant, malgré la modernité du propos, accordée à celle du sujet, le philosophe tombe dans un travers classique : la généralisation.

Je fais partie des admirateurs quasi inconditionnels de Michel Serres, j’apprécie sa lucidité et sa largeur de vue, j’aime son optimisme lucide qui tranche avec l’inquiétude lugubre de tous ceux qui voient une menace poindre chaque fois que demain s’efforce d’être différent d’hier. Le texte que Le Monde a publié dans son édition du 5 mars est un modèle de ce que Michel Serres sait faire de mieux, un propos à la fois large et pédagogique, intelligent sans jargon. Ce qu’il y met en évidence est d’une importance capitale et cependant trop largement ignoré : nous vivons un temps de mutation aux conséquences inouïes.
Cela étant dit, puis-je m’autoriser un minuscule bémol? Spécifiquement, quand Michel Serres déclare :

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années soixante-dix. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace. Né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.

Il y a là, me semble-t-il, une bonne part d’illusion. C’est accorder à la génération qui fréquente écoles, collèges et lycées une homogénéité que l’expérience quotidienne est loin de confirmer. L’espérance de vie, par exemple, continue d’être liée aux conditions économiques (1). Pour certains de nos jeunes contemporains la connaissance du monde ne dépasse pas le quartier ou le village. L’idée que la modernité progresse d’un même pas à tous les étages est confortable mais trompeuse.

Dans le domaine de la communication et, singulièrement, de l’accès à internet, on pourra se réfugier dans la conviction que les différences entre individus sont liées aux seules conditions économiques : la fracture numérique. C’est là aussi un leurre. C’est ignorer les efforts incroyables que des jeunes de milieux plus que modestes déploient pour accéder à internet, tandis que des familles aisées, très attachées aux valeurs traditionnelles, éloignent volontairement leurs enfants d’un réseau diabolisé. C’est souvent aussi l’attitude d’une école qui ne s’avance que doucement dans la modernité. Elle conforte les élèves les plus intimidés par les aspects technologiques quand les autres, loin de l’école hélas, s’y jettent à corps perdus.

Les jeunes sont différents les uns des autres et cette différence est accentuée plus que jamais par le monde dans lequel nous vivons. Leur désir de conformité fait illusion car il se limite au groupe, à la tribu. L’origine sociale, les ressources économiques et les mécanismes d’adhésion à un groupe de référence et à une communauté de pairs continuent d’être efficaces et prépondérants. Le jeune que décrit Michel Serres est, finalement, très minoritaire.

Cependant nous avons l’habitude et le besoin d’envisager nos contemporains sous l’aspect de groupes compacts et cohérents. La catégorie des jeunes nous est utile, car facilement identifiable. Ils sont dans les lycées et collèges, ils sont insolents et potentiellement dangereux et ils passent leur temps les yeux fixés à un écran et l’oreille collée à un téléphone portable. L’enseignement a pris l’habitude d’aborder le problème des jeunes de cette manière, une catégorie a priori homogène aux habitudes bien repérées. Pour eux on définit des programmes, des examens et des procédures pédagogiques. Il y a un travail de standardisation nécessaire au bon fonctionnement de l’Éducation nationale, l’école s’adresse à un groupe, pas à des individus.

La perspective que déploie Michel Serres est fausse et il sera trop facile à ses détracteurs d’en désigner les manques. Elle fait l’économie de la complexité du monde et de la variété de la jeunesse, l’une comme l’autre devrait nous rappeler sans cesse que l’avenir ne sera pas le simple prolongement du présent. Cette façon de voir les choses se justifiait pleinement il y a encore trente ans et lécole moderne reposa dessus dès l’origine. Aujourd’hui les technologies de la communication permettent une plus grande individualisation de l’enseignement, un repérage plus fin des savoirs et des compétences de chacun, mais aussi de ses lacunes. Peut-être est-il temps de construire une école destinée à des personnes venues pour apprendre ce dont elles ont besoin à la place de celle qui s’adresse à des classes auxquelles on enseigne des contenus formatés.

(1) Aux Etats-Unis la différence d’espérance de vie entre riches et pauvres peut atteindre 30 années (Peter Aldhous – Neighbourhoods that Can Kill – New Scientist, n° 2743, 16 janvier 2010, p. 6)

2 réflexions sur “Michel Serres

  1. j’ai aussi un grand intérêt pour Michel serre ;il fait un récit enthousiasmant de notre humanité .
    ce point de vue est si rare qu’il est précieux.

    mais il est exact votre article le souligne que c’est loin d’être une épopée commune à toute humanité .

    mais je pense que michel serres ne veut plus s’embarrasser de la singularité . Il fait surgir les forces neuves qui sont à l’œuvre à travers les inventions numérique .

    • Tout à fait d’accord. De plus le cadre d’un article de quotidien se prête mal à une analyse trop nuancée.

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