Quelques nouveautés introduites par Internet et ce que cela change pour l’école – 3/ Enseigner

Face à ce qui est plus un changement de société et d’économie que la simple apparition d’un nouvel outil comment doit se comporter l’école? Quelques idées sur le comment et le quoi enseigner.

Un monde nouveau se dessine. Il ne pourra pas plus que les précédents se dispenser de former les jeunes. La situation qui fut à l’origine de l’école que nous connaissons se présente de nouveau aujourd’hui. Il faut d’une part former des agents économiques adaptés à un nouveau contexte et de l’autre leur donner les moyens de comprendre le monde et d’y tenir leur rôle de citoyen.

La 2e partie de ce (trop) long billet posait qu’internet est le support d’une révolution industrielle en cours. Quelque soit le métier que nos élèves exerceront ils seront liés au réseau. Leur place dans la société aussi bien que leur activité civique passeront aussi par internet. Plus qu’un simple outil celui-ci tend à devenir un aspect de la réalité, une facette du monde. C’est donc à au moins deux titres que l’enseignement doit considérer la toile : d’une part comme outil de formation, d’autre part comme objectif, former les futurs habitants de ce nouvel environnement.

Ce qui semble, en ce moment, tracasser le plus les enseignants et leurs administrations c’est la protection de l’enfance. Le web n’est effectivement pas un lieu vraiment sûr, cela dit la rue non plus et les cours de récréation sont souvent des concentrés d’agressions potentielles. Ce document (Haut Conseil de l’Education artistique et culturel – Questions/Réponses : Numérique et Education) est un bon exemple de ce que l’on voit le plus souvent. D’une part d’excellentes remarques :

le numérique offre la possibilité de se réapproprier des compétences, s’il est considéré et employé comme un outil de formation dans les milieux éducatifs.”

ou

Il s’agit de connaître et comprendre comment les pratiques individuelles des élèves modifient leur approche cognitive des savoirs dans leur appréhension et leur compréhension du monde qui les entoure. Ils sont créateurs de savoirs « non scolaires » qui ne sont pas pris en considération par l’école ; ils sont praticiens d’outils qu’ils considèrent comme usuels et non comme innovants ou exceptionnels ; ils se retrouvent donc face à des adultes qui les accompagnent mais qui ne peuvent pas les comprendre et répondre à leurs besoins en terme d’éducation.”

et enfin

“la formation est plus problématique : les pratiques techniques semblent maitrisées, ce qui n’est pas le cas des logiciels dont la connaissance se réduit souvent aux réseaux sociaux, et non aux logiciels de saisie utiles pour l’apprentissage des savoirs et la professionnalisation qui en découle. “ (d’après l’intervention de Rosemonde Savy)

Pour aboutir à des conclusions où il presque uniquement question des “bons usages d’internet” et de la sécurité. Si ce problème n’est pas négligeable n’est-il pas porté à un extrême qui nous empêche de penser une formation adaptée? L’obsession sécuritaire nous cache ce qu’il y a de vraiment positif sur le réseau, comme le montre cet article du Monde  , notre enseignement propose donc aux élèves une attitude de retrait qui ne les incite pas à devenir de futurs acteurs du monde. Ne pourrait-on pas, au contraire, partir de ce que la Toile introduit de nouveau?

L’outil internet pas plus que l’informatique ne change automatiquement la pédagogie. C’est un des motifs que l’on rencontre le plus fréquemment dès qu’il est question du web et de l’éducation. Or c’est bien ce qui devrait se produire. Non que l’outil dusse automatiquement entrainer un changement des méthodes, mais bien parce que nos élèves vont vivre et travailler dans un monde très différent de celui qui a vu notre formation, un monde dont la numérisation va se poursuivre avec l’exacerbation des tendances dont nous avons parlé dans la seconde partie. Il est de notre devoir de les préparer à ce monde qui émerge et cela suppose des pratiques différentes.

Ils appartiennent déjà par bien des points à l’univers numérique ainsi leur image sur internet les intéresse. Ce qui dit Mario Asselin : “Je ne surprendrai personne en racontant ici que tout ce qui touche au développement de l’identité numérique personnelle ou institutionnelle me semble porteur de changements véritables. Les élèves produisent facilement du contenu sur le Web et ils sont très motivés par le fait de laisser leurs traces sur Internet. Ils sont de grands utilisateurs de Google et ils sont curieux de savoir ce qu’une recherche avec leur nom, celui de leurs copains ou de leurs enseignants donne comme résultats.Mario Asselin – Quebec : Quelle place pour les TICE – Café pédagogique

Reste à prendre la distance qui permetra la maîtrise de l’outil. Il est facile de comprendre que ce n’est pas un exposé, aussi pertinent soit-il qui le permettra. Il est plus probable que c’est à travers l’expérimentation et la mise en oeuvre que les élèves se formeront. Il n’est pas possible de former des acteurs à travers une attitude passive. Cette fois encore l’idée maîtresse est l’individualisation et la conquête de l’autonomie. Nous voilà une fois de nouveau ramenés vers les pédagogies centrées sur l’élève.

Autonomie, mais aussi coopération, travail en groupe, car une bonne partie de leur activité d’adultes pourrait consister à partager, à coopérer avec d’autres webacteurs. Le travail de l’enseignant devra donc viser à libérer l’initiative individuelle tout en maintenant perceptible l’objectif de formation et en valorisant le travail de groupe.

La production actuelle des élèves, à quelques exceptions près, reste à usage interne, limitée à des épreuves codifiées. Il devrait être intéressant de les faire travailler régulièrement sur des projets destinés à être publiés. Des professeurs un peu partout à travers le monde engagent leurs élèves à gérer des blogs, des pages Facebook, à créer et participer à des wikis, à maintenir des fils de tweets, etc. Les expériences sont maintenant suffisamment nombreuses pour que l’on commence à pouvoir en tirer des conclusions et des exemples. L’extension de ces pratiques est nécessaire, elles représentent pour les élèves un savoir faire indispensable incomparablement plus utile que les travaux classiques sur copie papier.

Les évaluations devraient légitimement suivre la même voie. On pourrait facilement imaginer un wiki entretenu par des enseignants de différents établissements qui proposerait aux élèves des exercices avec corrigés pour se former ou évaluer leur niveau de connaissances et de compétences. Les évaluations sommatives ou certificatives sont aussi susceptibles d’ utiliser des procédures partiellement automatisées, ainsi les élèves pourraient essayer de passer les épreuves au moment où ils se sentiraient prêts et sans mobiliser l’enseignant.

Il y a là un changement de perspective assez radical. Nous sommes passés de la conception d’un enseignement adressé à une population nationale d’adolescents supposés indifférenciés à une pédagogie centrée sur l’élève (avec quelques résistances, il est vrai) considéré comme membre d’une classe. L’idée, maintenant, est de s’adresser à un individu venu pour apprendre et qui s’insèrera dans des groupes de travail en fonction de ses besoins, des opportunités et des ses affinités. De même que l’adulte peut être amené à participer au web sous différentes identités, l’élève devrait pouvoir adopter différents profils de formation pouvant l’amener à fréquenter différentes institutions.

En fait cette évolution est déjà engagée en dehors de l’école :

“Que se soit dans les activités motivées par l’amitié ou les centres d’intérêt, les jeunes créent et naviguent entre de nouvelles formes d’expression et de nouvelles règles de comportement social. Durant ces processus, ils acquièrent diverses formes de techniques et de compétences en explorant de nouveaux centres d’intérêt, en bricolant et en jouant avec de nouvelles formes de médias. Souvent, ils commencent avec une requête sur Google ou se cachent dans des salles de tchat pour en savoir plus sur le sujet qui les intéresse. Par essai-erreur, ils ajoutent de nouvelles compétences à leur répertoire, comme de savoir créer une vidéo ou personnaliser un jeu ou leur page MySpace. Les adolescents partagent ensuite leurs créations et reçoivent des commentaires des autres. Par son immédiateté et son ampleur, le monde numérique réduit les obstacles à l’apprentissage autonome.

Contrairement à l’image classique, “bricoler” est un fait hautement social et engagé, bien que généralement peu partagé par des amitiés locales. Les jeunes utilisent des connaissances spécialisées à la fois d’adultes et d’adolescents aux quatre coins du monde, avec l’objectif d’améliorer leur savoir-faire et d’acquérir de la réputation auprès de pairs experts. Ce qui rend ces groupes uniques, c’est que si les adultes y participent, leur âge ne les rend pas automatiquement experts. Le bricolage, à de nombreux égards, efface les repères traditionnels de statut et d’autorité.

Les nouveaux médias permettent une liberté et une autonomie que les jeunes ne retrouvent pas dans leurs salles de classe. Les jeunes se respectent quand ils interagissent en ligne, et sont plus prompts à apprendre de leurs pairs que des adultes. Leurs efforts sont surtout appliqués à eux-mêmes, et les résultats apparaissent surtout via l’exploration, ce qui contraste avec l’apprentissage scolaire qui est orienté vers des buts et des objectifs bien définis.”

Traduction par InternetActu de l’étude “Vivre et apprendre avec les nouveaux médias

La formation des enseignants devrait adopter des principes semblables afin d’éviter un trop grand différentiel entre leurs références et ce qu’ils devront proposer aux élèves. Les centres de formation des enseignants devraient avoir une longueur d’avance en la matière et se comporter comme des laboratoires d’expérimentation des techniques et procédures de formation.

Les contenus d’enseignement seront certainement soumis à des tensions plus fortes encore. A côté d’une abondance de données qui concurrence le savoir professoral comment continuer d’enseigner. L’élève a sur son bureau un ordinateur, une tablette ou un smartphone qui lui permettent en permanence de compléter ce que dit l’enseignant voire de le contrôler. La question fondamentale est bien celle de la nature même du savoir plus que celle des contenus. Plutôt une structure que l’on complète en fonction des besoin qu’une accumulation de connaissances.

Trouver l’information sur internet suppose au moins deux préalables. D’abord savoir comment l’on cherche ensuite disposer d’un ensemble d’informations minimum. Ce dernier doit d’une part permettre d’interroger un moteur de recherche et d’autre part de comprendre que ce que l’on a trouvé correspond bien à ce que l’on cherche. Des compétences et des connaissances.

Les informations sur internet ne sont pas organisées. Les moteurs de recherche, comme la réalité elle-même, ignorent le concept de disciplines scolaires. Utiles il y a encore quelques temps, ces dernières ne se justifient plus quant à la formation des jeunes. Cela a déjà été mis en évidence à plusieurs reprises, mais les traditions ont la vie dure. La nouveauté c’est que ce qui n’était qu’une gêne devient un obstacle à la compréhension du monde. D’abord parce qu’elle limite implicitement le champ d’extension d’une notion ou d’un objet en interdisant toute analyse un peu large et, plus ennuyeux , cette façon de concevoir les choses perdure chez beaucoup bien au delà des années collège-lycée. Ensuite les disciplines existantes se partageant l’espace disponible il devient impossible d’en introduire de nouvelles, sauf à les insérer dans un champ déjà existant et en confier l’enseignement à quelqu’un qui, sauf exception, est peu et mal informé. Enfin les perspectives pluri et transdisciplinaires ne peuvent provenir que de la réunion d’enseignants d’horizons divers avec ce que cela peut entrainer de contraintes et de difficultés.

En considérant que les élèves devront disposer d’outils pour trouver, comprendre et interpréter les informations disponibles sur le web il est peut-être possible de deviner ce que l’enseignant de demain devra leur apprendre. Indépendamment des techniques spécifiques à la navigation sur la toile, il faut les munir d’un certain nombre de cartes qui rendront leurs explorations plus faciles. Le savoir précis est disponible et, finalement assez facile à trouver, ce qui importe c’est de le placer dans des ensembles plus vastes de connaissances, de faire des liens avec d’autres savoirs et d’en apprécier la signification. Le travail de l’enseignant peut alors consister à ouvrir des perspectives ou à signaler des parentés, à suggérer des applications et fournir des exemples.

Il me semble qu’il pourrait être utile, lors du recrutement des enseignants, de contrôler que les candidats disposent, outre une bonne connaissance de leur domaine, d’une culture générale suffisante pour leur permettre d’aider les élèves à disposer d’une perspective large, mais aussi de rendre plus facile la collaboration entre enseignants de disciplines différentes.

Ces propositions maladroites, partielles et insuffisantes visent-elles la disparition de l’enseignement et de l’école? Pas du tout, les objectifs doivent rester les mêmes, ceux que je proposais au début de ce trop long texte : former des humains prêts à prendre leur place dans la société et l’économie. C’est le monde autour de l’école qui change et de plus en plus en plus vite.

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