Suggestion pour une formation du citoyen adaptée à un nouveau contexte

Le système de valeurs sur lequel repose notre enseignement du civisme et de la démocratie n’a rien perdu de sa validité mais n’a plus la même pertinence dans le monde qui se met en place. Il est temps de préparer nos élèves à penser ce qui sera demain le politique. La proposition ci-dessous n’épuise pas le sujet mais propose simplement une voie possible d’actualisation.

La formation du citoyen tient une place importante dans les objectifs de l’éducation. Il ne s’agit pas seulement d’expliquer les mécanismes de la République et de la Démocratie, c’est aussi former un individu libre et autonome, lui proposer des instruments de compréhension du monde dans lequel il vit. Plusieurs disciplines peuvent concourir à cette éducation de l’honnête homme : la philosophie, la littérature et l’histoire, pour ne citer que les plus évidentes.
Internet est-il susceptible de modifier notre perspective sur ce sujet? C’est, bien sûr, plus du côté des pratiques de communication que des méthodes pédagogiques que l’actualité nous invite à regarder.

Les exemples sont nombreux de la Tunisie à l’Iran en passant par l’Egypte, où l’on voit internet et le téléphone mobile s’inviter dans l’insurrection. Parce que l’information y circule sans être vraiment contrôlable, parce que l’on peut la commenter, la modifier et y joindre des documents,  le réseau devient le lieu des révélations – insupportables pour ceux dont la puissance ou la fortune repose sur l’obscurité et la dissimulation – mais aussi celui des manipulations.

Rien de bien nouveau là-dedans. Les jeux du pouvoir et les technologies de l’information sont liés depuis l’Antiquité. Ce qui change avec Internet c’est la disposition en  réseau, le “many to many” totalement différent de la pyramide et du “top-bottom”. C’est pour cela que le web est investi par beaucoup de vertus intrinsèquement démocratiques jusqu’à le proposer comme candidat au Prix Nobel de la Paix  . C’est le genre d’illusion que combat activement Evgeny Morozov  l’auteur biélorusse de “The Net Delusion” (L’illusion Internet). Comme, par exemple, dans cette interview qu’il a accordée au journal Libération :

Internet peut aussi bien promouvoir la démocratie qu’aider la dictature :

Internet peut être un instrument de libération comme il peut être un instrument d’oppression. Je reconnais tout à fait qu’Internet a joué un rôle libérateur en Tunisie et en Egypte. Mais ce qui a créé la situation révolutionnaire, c’est plutôt le chômage et le désastre économique.

et aussi :

Mais il ne faut pas croire qu’Internet peut suffire à amener la démocratie. La Chine a laissé sa population accéder de plus en plus largement au Web, et cela n’a pas fait disparaître le Politburo. Combien de blogueurs martyrs faudra-t-il pour changer le pays ? En Russie, sur la période 2003-2010, la pénétration du Net a fait un bond considérable, et la démocratie n’a fait que reculer. Dans cinquante ans peut-être, les deux courbes convergeront. Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas, contrairement à ce que l’on prédisait.

Cette critique a, bien sûr, suscité des réponses. Une des meilleures est certainement celle de Cory Doctorow,  traduite ici par Internet Actu : “Nous avons besoin d’une critique sérieuse de l’activisme sur le net”. Sa démonstration reprocheà  Morozov de s’appuyer sur une représentation partiale du net et d’avoir une vision élitiste de la démocratie. Cory Doctorow pose les conditions d’un nouvel activisme citoyen dans un monde différent. Il est un peu optimiste en prétendant que la technologie est systématiquement libératrice mais on ne peut rester insensibles à ses arguments :

…Internet n’est pas neutre, et penche plutôt en faveur des défenseurs de la liberté. Les gouvernements puissants ont toujours eu la possibilité de contrôler la parole publique par le biais de la censure, des médias officiels, de la tromperie, des agents provocateurs et de bien d’autres moyens visibles ou invisibles. Mais ce qui est original, c’est que les oligarques russes utilisant Internet pour faire de la propagande sont désormais obligés de le faire en utilisant un média que leurs opposants idéologiques peuvent également exploiter. A l’époque soviétique, les dissidents se limitaient d’eux-mêmes à des chuchotements et des samizdats copiés à la main ; de nos jours, leurs héritiers peuvent lutter à armes égales avec les propagandistes de l’Etat sur le même Internet, un lien plus loin. Bien sûr, c’est risqué, mais le risque n’est pas nouveau (et la création et l’amélioration d’outils permettant l’anonymat, ouverts et validés par des pairs, ouvrent de nouvelles perspectives en terme de limitation des risques) ; ce qui est nouveau c’est le remplacement de canaux de propagande unidirectionnels, comme la télévision (qu’elle diffuse des contenus de l’Est ou de l’Ouest) par un nouveau média qui permet de placer n’importe quel message à côté de n’importe quel autre grâce à des concepts puissants comme les hyperliens.
Je partage avec Morozov l’ironie de la situation lorsque les radicaux islamistes utilisent Internet pour honnir la liberté, mais alors que Morozov trouve ironique que les outils de la liberté puissent être utilisés pour embrasser la censure, je trouve ironique que pour se faire entendre, des apprentis censeurs s’appuient sur le caractère universellement accessible d’un des médias les plus difficiles à censurer jamais conçus.

La libre circulation de l’information est l’axe central d’une vision d’internet en outil de libération politique, de démocratisation. La réaction des régimes totalitaires ou “imparfaitement démocratiques” par le biais de la censure, du contrôle des accès ou d’attaques informatiques est suffisamment parlante pour montrer qu’ils considèrent cette menace comme bien réelle. L’affaire Wikileaks  (site officiel) reste le cas récent le plus exemplaire. La mise a disposition du public d’informations confidentielles était sans précédent. La presse écrite, sollicitée, a joué le jeu, donnant caution a ce qui, sinon, aurait pu n’apparaître que comme le fait de dangereux illuminés. Dans l’ensemble le réseau a très favorablement accueilli  cette manifestation de son pouvoir croissant. Il a alors été question de nobéliser  non seulement internet mais aussi Wikileaks. De nombreux commentateurs attribuent à ces révélations un rôle important dans le déclenchement des évènements en Afrique du Nord et au Proche Orient. L’aura du site crée des émules  et nous n’en sommes qu’aux débuts.

Les régimes totalitaires sont-ils pourtant les seuls concernés? Évidemment non, le pouvoir repose toujours sur les mécanismes complémentaires de la détention et de la rétention de l’information, sur le secret, sur l’opacité. La récente crise économique nous a rappelé que les organismes financiers publics et privés   n’étaient pas exempts de ces pratiques, de même que les grandes entreprises (Tepco ou BP parmi les plus récents exemples), les forces armées (*) et les instances religieuses. Même les démocraties se satisfont aisément d’une certaine opacité. Toutes les structures pyramidales reposent sur ces pratiques, non seulement dissimuler l’information stratégique mais aussi cacher les comportements plus ou moins immoraux ou cyniques de ces puissances ou de ceux qui les dirigent. Mais internet n’est pas une structure pyramidale, ces deux modèles d’organisation sont de façon manifeste destinés à s’affronter.

Peut-on, si l’on dispose d’un pouvoir suffisant, fermer le réseau,  comme on l’a vu en Egypte? Les conséquences économiques sont telles que seules des situations exceptionnelles autorisent à envisager cette solution.

Contrôler le Net ? Laurent Chemla montre bien dans cet article  que c’est techniquement impossible. Les efforts déployés en Egypte pour le bloquer ont aussitôt entraîné une belle vague de créativité visant à le rétablir par des moyens détournés et du bricolage.
S’il est impossible à bloquer chacun essaye de l’utiliser à ses fins propres. D’un côté les partisans d’un internet toujours plus transparent – Anonymous  est certainement le groupe le plus emblématique de cette tendance –  et de l’autre les organisations politiques, économiques et sociales en place  . Les journaux nous entretiennent régulièrement des attaques menées par tel Etat contre les réseaux de tel autre. Il s’agit là de la poursuite des luttes politico-militaires du 20e siècle par d’autres moyens. Il ne doit pas nous masquer un autre front, plus radicalement contemporain et encore à ses débuts, où il est question d’autres formes d’organisation économiques et politiques.
Les soldats de ce conflit qui s’ébauche seront les nerds  , geeks  et autres hackers .

Si les deux premiers apparaissent au public comme des adolescents acnéïques, associaux et plus maladroits que dangereux, les derniers semblent l’incarnation même du cybercriminel. Ce n’est pas inexact, mais c’est insuffisant. Cet article d’InternetActu  nous rappelle que les choses sont plus complexes. La culture hacker, héritière de la contre-culture des années 60, est certes individualiste, adolescente et égocentriste, mais elle est aussi opposée aux systèmes centralisés, hégémoniques et à leur pratique du secret.

Son côté “briseur de codes” tend aujourd’hui à sortir des limites de l’informatique en même temps que le concept d’information fertilise un nombre croissant de sciences et de techniques, laissant peu à peu à entendre que chaque chose a son code. La biologie  et l’industrie ( les fab labs  ) par exemple, voir ici  ) en attendant plus.

dit Paul Graham dans l’article d’InternetActu cité plus haut. Dans ses premiers usages le terme faisait plus référence à une habileté et une intelligence techniques qu’à un usage criminel :

Currently, « hacker » is used in two main conflicting ways, one pejorative and one complimentary. The controversy is usually based on the assumption that the term originally meant someone messing about with something in a positive sense, that is, using playful cleverness to achieve a goal. But then, it is supposed, the meaning of the term shifted over the decades since it first came into use in a computer context and became to refer to computer criminals. As usage has spread more widely, the primary meaning of newer users conflicts with the original primary emphasis. In popular usage and in the media, computer intruders or criminals is the exclusive meaning today, with associated pejorative connotations. (For example, « An Internet ‘hacker’ broke through state government security systems in March. ») In the computing community, the primary meaning is a complimentary description for a particularly brilliant programmer or technical expert. (For example, « Linus Torvalds, the creator of Linux, is considered by some to be a hacker. ») A large segment of the technical community insist the latter is the « correct » usage of the word (see the Jargon File definition below). The mainstream media‘s current usage of the term may be traced back to the early 1980s. When the term was introduced to wider society by the mainstream media in 1983, even those in the computer community referred to computer intrusion as « hacking », although not as the exclusive use of that word. In reaction to the increasing media use of the term exclusively with the criminal connotation, the computer community began to differentiate their terminology. Alternative terms such as « cracker » were coined in an effort to distinguish between those adhering to the historical use of the term « hack » within the programmer community and those performing computer break-ins. Further terms such as « black hat« , « white hats » and « gray hats » developed when laws against breaking into computers came into effect, to distinguish criminal activities and those whose activities were legal.

Steven Levy   – Hackers: Heroes of the Computer Revolution, Project Gutenberg ed.

Nouvel archétype, héros de la mythologie du 21e siècle et personnage de légendes urbaines, le hacker présente le double visage d’un criminel qui défie l’autorité en défendant la liberté individuelle  . Cette nouvelle mouture de Robin des bois ne protège pas forcément les pauvres mais dépouille les riches de leur protection. Dans un monde où le statut de l’information est en pleine évolution certaines formes de hacking peuvent participer, conjointement avec des initiatives civiques, à promouvoir l’égalité entre chaque rive du fossé numérique.

Le développement d’internet fait émerger une société et une économie différentes. Le réseau n’est certes qu’un outil et ne porte peut-être pas dans ses gènes une société plus libre et plus démocratique. Cependant il offre à ceux qui aspirent à l’épanouissement d’un monde reposant sur ces valeurs un levier d’une puissance extra-ordinaire. Les formes traditionnelles du pouvoir et ceux qui l’exercent ne pourront pas facilement l’accepter. Le processus en route peut-il être qualifié de révolutionnaire? Je crois qu’il est difficile d’en douter, mais cette révolution, si révolution il y a, ne s’appuiera pas sur les mêmes valeurs que celles des 18e, 19e et 20e siècle. Plus de transparence et moins d’égalitarisme, plus d’individualisme mais aussi plus de coopération, plus réticulaire et moins pyramidale, …
Parce que vous êtes enseignant et convaincu, comme je le suis moi-même, que l’éducation ne vise pas que l’insertion professionnelle des jeunes mais doit aussi leur permettre de prendre de la hauteur par rapport au monde quotidien, alors il est peut-être temps de regarder différemment les valeurs que vous essayez de transmettre. Celestin Freinet appuyait sa pédagogie sur l’impression du journal,…

…le moment est venu de former des hackers.

(*) La brutalité du  traitement  que l’armée américaine fait subir au soldat Bradley Manning  (en Fr  ) en dit long sur la crainte paranoïaque que des nouveautés comme Wikileaks lui inspire.

Webographie :

Patrice Flitchy – Internet, un outil de la démocratie – La vie des idées, 14 janvier 2008

Klint Flinley – 3 Projects to Create a Government-less Internet – ReadWriteWeb, 28 janvier 2011

François Hien – Internet : instrument de la contre-révolution egyptienne ? – OWNI, 3 février 2011

Ravi Somaiya – Hackers Shut Down Government Sites – New York Times, 2 février 2011

Stuxnet : le triomphe de la culture hacker – Slate 7 février 2011

Andy Yee – Where Does the West Really Stand on Global Freedom of Expression – OpenDemocracy, 14 mars 2011

G. L. – Fixing the Secrecy System – The Economist, 22 mars 2011

Clive Thompson – We’re All Coders Now – Wired 18.12, p. 68

2 réflexions sur “Suggestion pour une formation du citoyen adaptée à un nouveau contexte

  1. Félicitation pour votre article.
    L’ensemble de votre site est vraiment intéressant et on y trouve énormement d’informations.
    Merci beaucoup de partager aussi souvent que possible avec le reste de la communauté.

    • Merci pour ce commentaire vraiment sympathique. Nous sommes heureux que le blog vous plaise et qu’il ait trouvé ses lecteurs. Nous sommes plutôt silencieux en ce moment mais nous devrions bientôt reprendre, avec un rythme probablement moins soutenu qu’avant l’été – hélas. Nous espérons que vous continuerez à nous lire. N’hésitez pas non plus à faire alterner la critique constructive avec l’éloge🙂
      Encore merci

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