ENT (Espace numérique de Travail)

Les ENT (Espace Numérique de Travail) prennent leur place a un rythme soutenu dans le paysage scolaire français. Face à l’arrivée du numérique le système éducatif et l’administration ont réagi assez vite en se dotant d’outils nouveaux. Les anciens se souviendront qu’ils avaient déjà fait preuve de dynamisme au moment de l’arrivée du Minitel. L’enseignement commençait d’en tirer quelques applications pédagogiques quand l’objet a disparu des écrans radar, l’administration l’avait, elle, bien intégré.
Comme le Minitel, internet a rapidement trouvé des applications dans les entreprises et l’adaptation vers la gestion des services et des établissements s’imposait. L’ENT est une nouvelle étape puisqu’il s’adresse à l’usager et qu’il doit permettre une communication plus rapide entre les élèves, les parents, les enseignants, l’établissement scolaire et les administrations de tutelle :

Un ENT (Espace numérique de travail) est un ensemble de services en ligne, personnalisés et sécurisés, accessibles aux élèves et aux professeurs mais aussi aux autres membres de la communauté éducative, en particulier les parents. Ces services numériques sont proposés actuellement à près de 300 000 utilisateurs.
En masquant la complexité technique, ces espaces numériques de travail permettent aux utilisateurs de se concentrer sur les apports des TIC pour la pédagogie et l’organisation de l’établissement d’enseignement.
Pour un élève, un espace numérique de travail, c’est la possibilité d’accéder en ligne, dans ou hors de l’établissement, à son emploi du temps, son cahier de texte, ses notes mais aussi de consulter des ressources documentaires ou des éléments de cours mis à disposition par les professeurs et de travailler en collaboration avec ses camarades.

Educnet

(Voir aussi ici une définition très complète sur la Wikipedia et , le site officiel des ENT)

La définition ci-dessus souligne que la destination première de l’ENT est essentiellement pédagogique. En fait le cadre ainsi proposé attire tout le monde comme le montre e-lyco l’ENT de la région Pays de la Loire tel qu’il est présenté par Ludovia :

…chaque partenaire (Région des Pays de la Loire, Départements, Académie) a souhaité disposer d’un portail afin de pouvoir interagir avec les établissements de sa compétence. Pour exemple, la Région des Pays de la Loire a mis en place sur son portail :
– Des informations sur les politiques publiques menées (établissements éco-responsables par exemple ou toute nouvelle action)
– Un espace d’échange et de travail collaboratif entre les services régionaux et chaque établissement
– Un espace dédié aux enquêtes électroniques en faveur des établissements, permettant de recueillir de manière organisée et sécurisée un ensemble d’éléments difficiles à consolider auparavant.
Autre aspect positif de ce système d’information global : «nous espérons qu’il permettra prochainement d’afficher des informations sur les transports scolaires pour une meilleure information du public. E-lyco a vocation à être le lieu de toutes les informations et de donner accès à toutes les télés procédures à destination des élèves ou familles».
Une véritable révolution dans les habitudes des foyers : imaginez qu’en inscrivant votre enfant au collège, il soit automatiquement inscrit à la cantine et au transport scolaire…ça vous laisse rêveur…

Cependant le coeur de l’objet est bien pédagogique :

  • « Copie numérique »
  • forum d’échange entre élèves et entre élèves et enseignants
  • banque de documents

et surtout le cahier de texte numérique grâce auquel les élèves peuvent retrouver le travail fait en classe :

L’élément indispensable, fondamental à tout ENT est le cahier de textes numérique. A ce sujet, Patrick Ducler, tient à souligner que : «l’appellation «cahier de texte» a malheureusement été proposée par les premiers créateurs d’une transposition numérique, souvent simpliste, des cahiers de textes papier que l’on trouve dans les classes. Si bien qu’aujourd’hui le terme «cahier de textes» est ce qu’en langue on appelle un faux ami. Le cahier de textes numérique est, au-delà d’une fonctionnalité, un environnement qui s’articule à de nombreuses autres fonctionnalités telles que : le blog, la réservation de ressources, l’agenda et bien entendu l’emploi du temps».

Ludovia

L’ENT se révèle donc un objet cohérent, capable de mettre sur une même plateforme des aspects divers de la vie des établissements scolaires. Outil complet chacun peut y trouver les informations dont il a besoin et apporter sa contribution. Pourtant les choses ne sont pas si simples et quelques réserves s’imposent, à commencer par l’accueil qu’élèves et enseignants réserveront à cet instrument.

Cet article du Journal du Dimanche pose le cadre :

Les enseignants semblent toutefois plus critiques sur l’usage du cahier de textes numérique, qui permet aux professeurs, aux élèves et aux parents d’accéder, grâce à un code d’utilisateur, aux emplois du temps, au contenu des cours, aux notes et au relevé d’absences des élèves en temps réel. Ce qui fait tiquer Françoise Porta, professeur de français : « Nous avons l’impression d’être soumis à un contrôle permanent. Et puis nous ne maîtrisons pas bien l’outil, du coup il y a des erreurs. Les claviers de nos ordinateurs sont petits, il est facile de noter un élève absent alors qu’il est présent. » Emilie et Léa, deux élèves de quatrième, dénoncent le « côté flicage » du cahier de textes numérique. « On ne peut même plus mentir à nos parents si on sèche les cours! »

Si ces objections ne remettent pas en cause la qualité de l’outil on devine cependant qu’elles sont représentatives d’une resistance à un certain type d’innovation, les rapports « délicats » que les enseignants entretiennent, ces temps-ci, avec leur ministère de tutelle ne devraient pas arranger les choses.
Pour d’autres enseignants déjà utilisateurs des TIC l’ENT relève d’une architecture pyramidale, centralisée et uniformisante assez mal adaptée à la variété des situations et laissant trop peu de place à l’autonomie individuelle, ce que met en évidence cet article d’OWNI

De fait on observe des pratiques semi clandestines du type blog ou Facebook ou autres pratiques personnelles déplacées dans la gestion du pédagogique individuel. Il n’est plus rare d’entendre des enseignants témoigner de leur usage du mail avec leurs élèves ou leurs collègues et les blogs de classe ou de projets disciplinaires se développent sans souci autre que celui d’une volonté personnelle de ne pas s’embarrasser de moyens « officiels ». Car c’est là un des questionnements les plus importants : est-ce que les injonctions du type ENT vont avoir un effet sur ce genre de pratiques ? Autrement dit est-ce que les enseignants rentreront dans le cadre (et leurs élèves aussi) ? Cela n’est pas sûr. Le cadre posé par les ENT est souvent artificiel en regard des pratiques personnelles. L’articulation entre ces outils institutionnels et ces pratiques personnelles devra rapidement être réfléchi par les concepteurs des produits. Surtout que des approches critiques des ENT en viennent à considérer que certaines « usines à gaz » sont très enfermantes et ne donnent pas envie aux enseignants de s’y plier.
Quand aux élèves il est à peu près évident qu’ils préféreront utiliser leurs réseaux sociaux habituels qu’ils pensent maîtriser et où ils ont leurs habitudes. Il est probable que leur fréquentation de l’ENT se limitera aux aspects les plus fonctionnels.

La question centrale reste, me semble-t-il de savoir si l’ENT saura rester compétitif et attrayant face aux services qui se développeront à l’extérieur de l’école? La question s’est déjà posée pour l’entreprise :

Tim O’Brien, qui dirige (ait) la stratégie de plateforme de Microsoft, précise que « le grand public pousse à l’intérieur de l’entreprise les applications et les services qu’il utilise dans sa vie personnelle. Et il le fait d’une façon qui exerce une pression un peu anarchique sur les départements informatiques ». Sous la poussée du web, l’entreprise devient poreuse et des tensions fortes apparaissent avec les règles et les rigidités des systèmes en place. Cette demande interne pour les nouvelles technologies n’est pas dictée par des besoins strictement liés aux processus de production ni aux métiers de l’entreprise, mais par des habitudes issues des usages grand public des technologies web.

Francis Pisani, Dominique Piotet
Comment le web change le monde.
Editions l’Atelier, 2008 – p. 181


Les nouveaux enseignants vont être de plus en plus des « digital natives » avec des habitudes venues d’une fréquentation quotidienne du réseau. Qu’elle sera leur réaction face à certaines rigidités des ENT et à la conception du métier qu’ils impliquent?
Les technologies du numériques évoluent rapidement et seules les structures souples réussissent à s’adapter et à suivre le rythme de l’innovation. Les ENT représentent une évolution de la mentalité de l’Education nationale dans la mesure où nous n’avons pas affaire à un outil conçu par le ministère et destiné à une masse d’utilisateurs indifférenciés : on trouve selon les académies des produits variés et assez novateurs. C’est une rupture avec un certain centralisme institutionnel. Cela dit l’environnement numérique des jeunes évolue très vite et il n’est pas sûr que les ENT disposent des moyens humains et financiers qui leur permettent de rester performants et attractifs face à la concurrence. Il y a 8 ans on ne parlait pas de Facebook, pourtant en quelques années les adolescents s’en sont emparé. Quels seront les nouveautés offertes par le web, quels nouveaux comportements verront le jour …?
Existe-t-il une alternative? Pourrait-on envisager d’utiliser ce qui existe déjà en terme d’outils coopératifs et de réseaux sociaux pour diffuser l’information et travailler ensemble entre enseignants et élèves, entre l’institution, ses personnels et ses utilisateurs? Inversons la perspective et plutôt qu’une démarche centrée sur l’enseignement imaginons en une, par exemple, centrée sur l’apprentissage.
C’est le genre de perspective qu’ouvre ici Steve Wheeler avec les environnements personnels  d’apprentissage (EPA, en anglais PLE = Personal Learning Environments) :

Personal Learning Environments (PLEs) do exactly what they say on the can – they are personal to each individual, created by them, owned by them, used by them within their lifelong learning. Originally a counterpoint to the institutional Managed Learning Environment (iMLE or ‘VLE’), PLEs are becoming a much talked about concept, and were the prime focus of the recently held PLE Conference in Cornella, Barcelona.

L’élève construit son propre environnement d’apprentissage où il réunit les sites, outils, fils RSS, enseignants et co-apprenants, … qui correspondent à ses besoins. Les outils sont variés et  pas forcément homogènes. L’apprenant les modifie en fonction de ses besoins (niveau, sujets, matières) et de l’évolution de l’offre. Outre cette souplesse l’EPA accompagne l’utilisateur au delà de ses études secondaires tandis qu’aujourd’hui quand l’élève quitte le collège il doit découvrir l’ENT du lycée qui ne lui sera utile que jusqu’au bac. Une fois encore l’EPA favorise l’autonomie et le sur-mesure. Il participe de l’idée de l’élève acteur de sa formation.
La difficulté reste évidemment de former l’usager. Nous sommes bien convaincus, les uns et les autres, que nos jeunes “digital natives” ne naissent pas avec un savoir-faire inné. Il faut donc les familiariser avec les outils et leurs usages. Cela dit la construction d’un EPA peut être initiée à la fin de l’école primaire en s’appuyant sur des sites et des logiciels robustes et d’emploi facile pour gagner au fur et à mesure des années en ampleur, efficacité et complexité.

Cette optique de formation correspond mieux, me semble-t-il, à ce que doit devenir le rôle de l’école dans le futur. Qu’en pensez-vous ?

Sur le même sujet : le dossier de l’AN@E

2 réflexions sur “ENT (Espace numérique de Travail)

  1. Merci pour ce post, tres bien fait. La question qui se pose effectivement est de savoir si les enseignants vont adopter ce cadre de travail. Il y a de bonnes (et de moins bonnes) raisons a leur defiance. J’en vois deux importantes:

    -la veritable utilite des TIC est de bouleverser entierement le rapport au savoir et la maniere d’enseigner plutot que de faire la meme chose avec des moyens numeriques. Voici (en Anglais) une presentation fort efficace de ce dont il est question: http://www.youtube.com/watch?v=2H4RkudFzlc&feature=youtu.be
    Il est clair qu’un tel bouleversement n’est pas chose aisee a faire et que la tendance est de former les profs a l’usage de l’outil quand la vraie question est de savoir en quoi ces outils doivent permettre d’apprendre differemment. Tentez cette discussion en salle des profs et admirez le regard inquiet de vos collegues pour mesurer le long parcours a faire…

    -la nature des outils du web 2.0 est d’ouvrir et de simplement forunir un outil dont les utilisateurs peuvent faire ce qu’ils veulent. On peut se demander si l’EN est prete a ce renversement de perspective, qui ne correspond ni a sa tradition, ni (peut-etre) a sa mission qui reste de s’assurer que les choses transmises ici ou la sont relativement coherentes et assez identiques pour ne pas renforcer les inegalites. Car la difficulte de fond des ENT, c’est que tous les eleves n’ont pas le meme acces au net et aux ordinatuers, ce qui implique alors,, si on veut en faire un outil quotidien, d’equiper tous les eleves. Et la, s’ouvre la discussion des moyens que personne ne veut vraiment avoir en ces temps de reductions budgetaires.

    • Désolé d’avoir laissé votre excellent commentaire si longtemps en suspens. Les circonstances m’ont empêché d’y répondre dans un premier temps, puis les vacances, etc.
      Je suis tout à fait en accord avec les deux raisons que vous exposez. La deuxième est assez évidente pour tout fonctionnaire de l’Education nationale. Cette administration, pas plus que n’importe quelle autre administration française, n’est prête à passer en mode 2.0. Ce sera certainement le plus gros obstacle à l’évolution du métier pour les années à venir.
      Quand à dire aux enseignants que les nouveaux outils permettent d’enseigner différemment et qu’il faut donc commencer par enseigner différemment, c’est en effet très souvent perçu en salle des professeurs comme une véritable provocation. Cela dit au delà de ce premier horizon la question suivante devient qu’est-ce qu’enseigner, à quoi cela doit-il servir et que faut-il enseigner?

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