Culture générale contre pédagogie active? A propos d’un article de Natacha Polony

A propos du livre de Daniel T. Willingham, Natacha Polony poursuit le procès contre les méthodes pédagogiques actives remettant en cause, entre autre chose, les travaux personnels encadrés et les itinéraires de découverte. La démonstration semble cependant mal assurée.

Natacha Polony a consacré un article dans le Figaro au livre de Daniel T. Whillingham. Ce livre : Why Don’t Students Like School?: A Cognitive Scientist Answers Questions About How the Mind Works and What It Means for the Classroom vient d’être traduit en français sous le titre  Pourquoi les enfants n’aiment pas l’école ! . Je n’ai pas encore lu le livre – en fait il m’attend sous l’arbre de Noël – il m’est donc difficile de contredire le contenu de l’article du Figaro. Cependant un document PDF disponible sur internet permet de prendre connaissance de l’essentiel des arguments de M. Willingham et de mieux comprendre le contenu du texte de Mme Polony.

Partant d’un argument de D. Willigham : nous pouvons d’autant mieux enregistrer et comprendre de nouvelles informations que nous disposons d’une culture générale étendue, l’auteure arrive à l’idée que voilà un coup fatal porté au Travaux Personnels Encadrés et aux Itinéraires de Découvertes. L’axe de la démonstration s’appuie sur la réfutation, attribuée à Daniel Whillingham, de l’utilité de la motivation : “Est-ce une question de motivation, comme l’affirment nombre de pédagogues, en France ou, avant eux, aux États-Unis? Absolument pas, répond le neuroscientifique, puisque des gens à qui l’on inculque les bases sur un sujet, le football ou les circuits électroniques, auquel ils ne connaissaient rien et qui donc ne les intéressait pas, retiennent mieux de nouvelles données que ceux qui n’ont pas reçu cette formation préalable.” Lire la suite

Enseignement et Neurosciences

L’éducation c’est l’inculcation à l’indifférent de l’incompréhensible par l’incompétent.

Cette citation de Keynes figure en exergue de l’article de NewScientist (n° 2780, 4 Oct 2010) dont le titre est : «  Il est temps pour les enseignants de regarder les neurosciences d’un œil nouveau ». Le choix de la citation n’étant pas explicité dans l’article, faisons un bref effort d’interprétation pour voir ce qui justifie sa présence à cet endroit. Sachant que l’incompréhensible relève des programmes et reste sans lien apparent avec les neurosciences, nous n’avons plus à nous mettre sous la dent que deux termes : l’indifférent et l’incompétent. Les neurosciences peuvent-elles nous aider à vaincre l’indifférence des élèves et donc à rendre les enseignants plus compétents ?
La question est plus vaste et se rencontre de plus en plus fréquemment :
« De telles recherches soulève une question plus large. Serait-ce utile si nous découvrions comment fonctionne réellement le cerveau – et comment les enfants apprennent le mieux – et appliquions ces découvertes à l’enseignement au quotidien ? » se demande la revue.
Peut-on sincèrement répondre non ?

Lire la suite

Orienter avec des IRM

Ceux qui lisaient de la science-fiction dans les années 60 se souviennent sûrement que les méchants utilisaient contre les amis du héros une machine à lire dans les pensées grâce à laquelle ils pouvaient s’introduire dans le cerveau de leurs malheureuses victimes et en extraire pensées et souvenirs. La victime n’était ensuite plus guère en mesure de tenir une conversation.
Je n’ai pu m’empêcher d’y repenser en lisant « One minute with Richard Haier »  dans le numéro du 31 juillet dernier de la revue New Scientist (n° 2771).

L’imagerie cérébrale permet d’observer avec une finesse croissante le fonctionnement du cerveau. Certains savants, dont M. Haier, tentent de croiser cette observation avec les aptitudes et compétences qu’évaluent les  tests psychologiques. Un peu ce que l’on fait en observant que l’hippocampe du cerveau des chauffeurs de taxi londoniens est plus développé que celui du commun des mortels.
En inversant la démarche on arrive à l’idée que le relatif développement des diverses zones du cerveau d’un adolescent peut permettre d’identifier certaines de ses aptitudes et ainsi de lui proposer d’orienter ses études ultérieures vers tel ou tel secteur professionnel :
« notre travail n’en est encore qu’à ses débuts mais nous espérons qu’un de ces jours savoir quelque chose sur le cerveau d’une personne pourra être utile pour l’aider dans le choix d’une future carrière »
(Our work is at a very early stage, but we are hopeful that one day knowing somethng about a person’s brainmay be helpful for providing guidance on vocational choice).
La technique utilisée combine l’IRM et la morphométrie voxel à voxel ainsi que des tests psychologiques (intelligence, raisonnement et mémoires) et cognitifs et des entretiens. La perspective est donc de compléter l’analyse traditionnelle avec l’étude de l’encéphale. Evidemment l’idée de proposer une orientation à un adolescent à partir de l’observation de son cerveau laissera un peu perplexe. Le premier écueil est celui du déterminisme. Cerveau et environnement interagissent en permanence et se modifient mutuellement. Or parce qu’il s’agit ici d’une mesure et non d’une simple appréciation ne risque-t-on pas de figer la situation, quand la pratique d’un apprentissage adéquat pourrait la modifier. Dois-je renoncer à devenir ingénieur parce que mon cerveau ne semble pas manifester les aptitudes requises ? Ne puis-je espérer en travaillant assez réussir l’un ou l’autre des concours de recrutement? et, dans ce cas, le prix à payer sera-t-il une définitive médiocrité?
Comme je trouve cependant la démarche du professeur Haier intéressante je l’ai interrogé (par e-mail) pour lui demander son sentiment.

La réponse qu’il a eu la gentillesse de me faire parvenir est beaucoup plus nuancée que l’article de NewScientist. Je cite :  « L’imagerie cérébrale peut (c’est lui qui souligne), un jour, compléter les manières traditionnelles d’éduquer et d’orienter les élèves. Il reste à déterminer dans quelle mesure les informations obtenues par l’étude du cerveau permettent d’anticiper les résultats des tests et d’autres informations. Dans la mesure ou l’imagerie cérébrale fournit un instantané du cerveau à un moment donné et dans la mesure ou le cerveau jouit d’une certaine plasticité il reste à déterminer à quel moment une mesure doit être effectuée qui fournisse un résultat optimal ».
Le projet n’en est qu’à ses débuts et semble loin d’être un processus mécanique. Il n’est pas question d’envoyer un adolescent vers telle ou telle carrière à la suite d’un examen de son cerveau. Il n’est pas, non plus, question d’équiper les orientateurs d’appareil à électro-encéphalogrammes.

Il est pourtant une question qui se pose avec insistance depuis quelques années sans avoir encore trouvé de réponse satisfaisante, et des travaux comme ceux du professeur Haier montrent l’urgence croissante d’en trouver une. Les enseignants peuvent-ils continuer, dans leur pratique quotidienne, à ignorer l’évolution des connaissances scientifiques en matière d’apprentissage. D’abord en ce domaine, comme pour les technologies de l’information, l’évolution est d’une rapidité extrême et, là aussi, l’accélération est perceptible. Ensuite il est évident que si il y a là matière à enseigner avec plus d’efficacité et dans de meilleures conditions, il serait coupable de continuer à passer à côté. Enfin les approches des enseignants et des scientifiques sont complémentaires, il y a donc là matière à une coopération dont les élèves ne peuvent que bénéficier.
Ce qu’en pense Richard Haier :
« Il y a encore beaucoup à faire en matière de recherche en neurosciences avant qu’apparaissent des applications destinées à l’’enseignement. Cette recherche devrait être une collaboration entre chercheurs et enseignants. Plus les enseignants auront de connaissances en matières de neurosciences et de techniques de recherches, meilleure elle sera. Je souhaite que lors des réunions des organisations professionnelles  des ateliers soient proposés qui permettent au moins une prise de contact avec l’information neuro-scientifique. »
Si l’on souhaite un renouvellement des pratiques pédagogiques il est indispensable de tenir compte des neurosciences, autant sans aucun doute que de la psychologie, de la pédagogie ou des TICE. Il y a probablement matière à un l’émergence d’un paradigme unificateur pluridisciplinaire qui aborde la question de l’enseignement dans sa complexité. Unificateur ne signifiant pas ici monolithique.

Qu’en pensez-vous ?
Biographie :

Le Professeur Richard  J. Haier a obtenu son Ph. D. à l’Université John Hopkins (Maryland) et est actuellement professeur « emeritus » à l’école de médecine Irvine, Université de Californie. Un article lui est consacré dans la wikipedia où vous trouverez une courte biographie et une longue bibliographie.
Il me semble important de signaler qu’il a été cosignataire du document Mainstream Science on Intelligence. Cette tribune a est parue en 1994 dans le Wall Street Journal au moment de la sortie du livre « The Bell Curve ». Ceux qui ont suivi cette affaire se souviennent qu’après un succès initial de nombreuses critiques s’étaient élevés contre le livre l’accusant de nourrir l’argumentaire raciste. Comme souvent le débat socio-poltique avait rapidement étouffé la question de la qualité scientifique de l’ouvrage. Mainstream Science on Intelligence voulait revenir  sur cet aspect en faisant le point sur les connaissances en la matière à l’époque.

Comme on l’a vu ci-dessus les recherches de R. Haier vont dans le sens d’une corrélation entre l’activité corticale et les résultats aux tests d’intelligence. Une analyse du fonctionnement du cerveau pourrait, selon lui, permettre de mettre en évidence les atouts et les difficultés de chacun afin d’utiliser des stratégies éducatives plus appropriées.

Bibliographie :

One Minute with Richard Haier
NewScientist
31 juillet 2010, n° 2771, p.25

Richard J. Haier:

Reading Young Minds to Unlock Their Possibilities
Matters Preschool
Publication du National Institute for Education (Etats-Unis)
Novembre-Décembre 2008

Texte original en anglais

du courrier reçu du Professeur Haier :
« Neuroimaging MAY someday supplement traditional ways of making educational and vocational decisions. It remains to be determined whether brain data adds any predictive value to test scores and other information. Since neuroimaging provides a snapshot of the brain at one point in time, and since the brain is plastic, the optimal time for a useful image remains to be determined. Much research is needed before any neuroscience information is applied to teaching. This research should be a collaboration between neuroscientists and teachers.The more basic neuroscience and research design information teachers have, the better the collaboration will be.I hope teacher organization meetings include workshops to at least expose teachers to neuroscience information, but care must be taken not to depend on « guru » » who claim (and sell) « neuro» systems with great (but unproven) results. It would be best to have independent scientists explain research issues and discuss them with teachers.

(Ma traduction laisse sûrement à désirer, n’hésitez pas à proposer des améliorations).