Merci Facebook

Larry D. Rosen professeur de psychologie à l’Université d’Etat de Californie ajoute une pierre à l’édifice déjà consistant des contributions concernant l’impact de Facebook sur les adolescents. Peu de réelles nouveautés cependant dans sa présentation devant le 199e Congrès de l’Association Américaine de Psychologie.

Les adolescents qui utilisent régulièrement Facebook sont plus narcissiques que leurs pairs. De même les post-adolescents hyper usagers du réseau social se révèlent plus souvent sujets à des troubles psychologiques dont une plus grande agressivité.

La fréquentation excessive des médias a des conséquences négatives sur la santé mentale des jeunes (dépression, anxiété, …) et sur leur future santé physique.

Le docteur Rosen relève aussi quelques effets positifs : les plus introvertis peuvent trouver un moyen de se socialiser en utilisant les écrans, les jeunes usagers des réseaux sociaux manifestent plus d’empathie « virtuelle » et Facebook peut être positivement utilisé pour l’enseignement.

La critique habituelle s’impose, il n’est pas possible de savoir si Facebook est à l’origine des comportements des adolescents ou si, ces comportements étant déjà là, ils rendent Facebook plus attractif pour ces jeunes. Deviens-je narcissique parce que je fréquente Facebook plus d’une heure par jour ou est-ce parce que je suis narcissique que l’on me voit si souvent sur les réseaux sociaux… ?

La communication du professeur Rosen se termine sur deux remarques qui, elles non plus ne nous apportent pas grand chose de neuf. Cependant il est intéressant de les voir réaffirmées. D’abord il est inutile d’espérer bloquer les adolescents dans leur désir d’accéder aux réseaux sociaux, quoique vous fassiez ils se débrouilleront pour contourner les obstacles que vous mettrez sur leur chemin.

Plus intéressant encore le psychologue incite fortement les parents à engager le dialogue avec leurs enfants :

 

He encouraged parents to assess their child’s activities on social networking sites, and discuss removing inappropriate content or connections to people who appear problematic. Parents also need to pay attention to the online trends and the latest technologies, websites and applications children are using, he said.

“Communication is the crux of parenting. You need to talk to your kids, or rather, listen to them,” Rosen said. “The ratio of parent listen to parent talk should be at least five-to-one. Talk one minute and listen for five.”

Parlez pendant une minute et écoutez pendant cinq. Ce conseil inclut tout ce qu’un dialogue parent-enfant suppose d’attention, de bienveillance et de confiance. Supposons que tous les parents préoccupés par ce que leurs enfants font de l’internet accèdent à cette démarche et qu’ainsi ils ouvrent la voie pour la majorité des parents. Supposons que, par une contagion inattendue mais pas impossible, la grande majorité des enseignants s’engage dans cette même attitude. Imagine-t-on l’immense service que Facebook aurait rendu à l’humanité?

Quelques nouveautés introduites par Internet et ce que cela change pour l’école – 2/ Pratiques

Quittons le domaine des grandes idées et voyons quelques une des nouvelles pratiques sociales et économiques qui sont nées avec internet.

 

Dans le prolongement de la première partie on peut voir nos pratiques du réseau sous deux angles : les noeuds, d’une part, les flux de données de l’autre. Je vous propose quelques aspects qui me semblent importants, liste incomplète, bien sûr, aussi partielle que partiale et qui appelle donc vos critiques et vos suggestions.

Côté acteurs du Web

Données individuelles

Toutes les informations que nous mettons sur le web sont plus ou moins récupérables. La discussion sur la frontière de plus en plus mouvante qui sépare vie public et vie privée se poursuit. Au long de cette discussion paraît se creuser un fossé entre générations. Les adultes tiennent à préserver leur intimité refusant de livrer à l’État, aux entreprises privées et au public en général des informations qu’ils jugent confidentielles. Les plus jeunes trouvent que les avantages qu’offre le web valent bien le sacrifice.

Ainsi entrer dans le jeu du web suppose que vous acceptiez le statut de personne publique. Avant vous étiez obscur et discret, on ne savait rien de vous et votre opinion n’intéressait personne. Aujourd’hui vous pouvez la publier et la faire circuler. Fin de l’anonymat et fin de l’obscurité. Un statut jusqu’ici réservé aux riches et aux puissants est maintenant à la portée du premier blogueur venu. Dans ce cadre notre identité prend alors toutes les caractéristiques d’une marque. A nous de la faire connaître, d’en prouver la fiabilité et l’utilité. Lire la suite

Les réseaux sociaux représentent-ils une innovation de rupture ?

Les réseaux sociaux représentent-ils une innovation de rupture ?: « Une question qui revient sans cesse : les réseaux sociaux et nouveaux outils collaboratifs sont-ils des innovations incrémentales ou révolutionnaires ? L’épatant Serge Soudoplatoff (merci Jon Husband pour le lien !) a son idée et je vous invite à regarder cette présentation aux ERNEST de Normale Sup’. Soudoplatoff rejoint ici d’autres personnes qui ont profondément […]« 

Un très court billet de Cecil Dijoux qui propose une perspective sur les réseaux sociaux autrement plus positive que l’habituelle complainte alarmiste. Ce qui ne veut pas dire que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes. Cela dit une prise en main dynamique est toujours plus porteuse qu’un refus buté. La vidéo de Serge Soudoplatoff est remarquable.

Pour l’instant Facebook et tweeter restent persona non grata dans les collèges et lycées…

J’aime bien la conclusion du billet :

« J’ai beaucoup de mal à voir dans la minimisation systématique des réseaux sociaux autre chose que du déni : la première étape de la phase du changement. »

Culture

Une des tâches de l’école est de faire acquérir aux élèves un premier vernis culturel ; transmission d’un patrimoine, révélation d’un immense héritage.  L’histoire, la littérature et les arts, parfois les sciences sont concernés. Cette transmission s’articule autour de deux axes :
  • faire connaître les faits, les objets, les notions et les concepts dont la civilisation est tissée ;
  • donner le goût de la chose culturelle et inciter à poursuivre, l’âge adulte atteint, cette quête passionnante.
Cette entreprise n’est pas toujours couronnée de succès pour de nombreuses raisons dont il a été fréquemment débattu. Les angles d’analyse courent de la psychologie à l’économie en passant par la sociologie, la linguistique, etc. La complexité et l’étendue du sujet sortent évidemment des limites d’un billet de blog. La population adulte est diverse, hétérogène et son rapport au fait culturel très varié. Laissons de côté les deux extrêmes du spectre, ceux qui ont refusé ou n’ont pu accéder à cette culture, d’une part, et ceux qui la fabriquent au quotidien, artistes, critiques, intellectuels… , d’autre part et  considérons l’activisme culturel de l’ex élève moyen, vous, moi…
Que font les gens cultivés qui continuent de se cultiver? Ils visitent des musées, lisent des livres, vont à des concerts…  Cette attitude nous place dans le prolongement de notre héritage aristocratique le plus antique. Pour les anciens le travail était réservé aux esclaves, aux paysans et aux artisans. Ces gens  n’avaient donc pas, ou très peu, de temps à consacrer à autre chose que le travail. Le loisir, qu’il ne faut pas confondre avec l’oisiveté, est donc un critère de distinction. Avoir du temps pour se cultiver c’est intelligent et distingué.
Quel est le profit attendu de cette pratique? Incontestablement la jouissance des belles choses fait partie des récompenses. De même la participation instantanée à ce que l’humain a de plus grand, la création, aide incontestablement à avoir un regard différent sur le cours du monde. Enfin il y a, pour celui qui possède déjà un certain capital de connaissances, l’extraordinaire plaisir de saisir comment telle oeuvre résonne dans telle autre, l’aperçu soudain et éclairant d’une généalogie, le sentiment d’appartenir aux happy few comme aurait dit Stendhal. Plaisir hélas fugace et solitaire. Car, sauf mémoire exceptionnelle, il devient de plus en plus difficile de conserver le souvenir de tout ce qui a été vu, lu, entendu,… S’installe peu à peu un doux indifférencié culturel où Vezelay emprunte à Cordou et Saint-Marc à Topkapi. Et les années qui passent n’arrangent rien, j’en témoigne.  En outre, sauf à accepter de passer pour un pédant il est difficile de trop faire montre de tout ce profit intellectuel.
Mais nous avons gardé de l’école cette idée que la quantité est déjà, en soi, une qualité. Il s’ensuit un consumérisme culturel, une boulimie d’art(s), apparenté au sens bourgeois de l’épargne et qui se révèle, finalement, assez vulgaire, à des lieux de la référence aristocratique dont il était question plus haut.
Car en regardant ceux qui sont restés à travers l’histoire les symboles de l’homme cultivé, les Saint Augustin, Montaigne, Montesquieu ou George Steiner (liste aussi brève que spontanée…)  on constate que loin de la multiplication des impressions, sensations, dégustations,… ce qui les intéressait dans la création humaine c’était qu’elle donnait à penser : analyse, réflexion, méditation (au sens occidental) … Le but n’est pas seulement de connaître, il est avant tout de nourrir et construire une pensée autonome et créatrice. L’opposé de la consommation culturelle n’est donc pas forcément la production. Nous ne serons pas tous des plasticiens, des écrivains, des compositeurs,… Mais nous pouvons limiter notre appétit et prendre le temps d’une assimilation réfléchie.
Or grâce à Internet il devient en outre possible de valoriser socialement cette activité. Rien ne vous interdit d’augmenter la base de données de la Wikipedia ou de tout autre Wiki ouvert. De nombreux sites sociaux culturels attendent que chacun viennent apporter sa contribution plus ou moins éclairée. Il n’y a pas besoin d’être un spécialiste reconnu et diplômé pour contribuer à l’entreprise culturelle. Pourquoi y a-t-il tant de gens dans les musées et que si peu d’internautes contribuent au débat sur le Web?

Les objections tournent autour de deux arguments. D’une part si chacun produit des commentaires, des avis, des réflexions, le réseau ne tardera pas à être saturé et il ne sera plus possible de trouver les informations recherchées. Il s’agit là d’un problème technique qui pourrait trouver aisément des solutions techniques s’il gagnait en acuité. Nous en sommes loin.

D’autre part, comment mettre sur le même plan l’avis du citoyen lambda pourvu d’un bac basique avec celui d’un universitaire. Le débat sur le sujet a longtemps fait rage et se poursuit sous la forme d’une guérilla dont la presse se fait régulièrement l’écho.

Beaucoup plus de gens qu’on ne le croit disposent d’une expertise réelle sur des sujets qui les passionnent. Mon garagiste m’a stupéfié par son extraordinaire culture sur le débarquement des forces alliées en Normandie. Que lui manque-t-il pour devenir un spécialiste ? D’organiser ses connaissances pour les rendre communicables et de les rendre public. Pourquoi ne le fait-il pas?

Certes il n’est pas familier du réseau. Mais surtout il n’y a pas été préparé. L’école lui a donné une culture mais ne lui a pas appris à interroger et valoriser celle qu’il acquérait par lui-même. On ne lui a proposé de réfléchir qu’au travers de ce qu’en pensaient ceux qui hier (et parfois aujourd’hui) faisaient autorité. Cet enseignement tout à fait adapté au siècle dernier se révèle préjudiciable aujourd’hui. Non que l’école puisse faire des miracles et, grâce à une pédagogie adaptée, donner à tous les moyens et le goût de la participation à l’intelligence collective . Les pesanteurs sociales sont nombreuses et la famille ou l’entreprise ont aussi une large part de responsabilité dans cette affaire. Ce pourrait cependant être une ambition pour l’école : amener les adolescents à construire leur propre culture (avec tout ce que cela suppose d’individualité) et leur donner les moyens et le gout de l’exprimer, de la communiquer, de l’exposer, de la partager. Qu’en pensez-vous ?

Esprit d’escalier (1)

Dans ma famille avoir l’esprit d’escalier c’est mettre un certain temps à comprendre ce que l’on vous dit et les allusions qu’il y a derrière. Quand je cherche sur le net je collecte des billets, des sites, des documents, des idées que je trouve intéressants et que je range précieusement pour traitement ultérieur. Normalement ils poursuivent paisiblement leur carrière sur le disque dur et, bien sûr, je n’y reviens jamais. Illusion de collectionneur.
Mais ce matin, je relisais  un article de Slate : « Facebook doit entrer à l’école. Pourquoi les écoles ne doivent plus bloquer l’accès aux réseaux sociaux. » ( 3 janvier 2010).
Nicholas Bramble y plaide en faveur de meilleures relations entre l’école et les réseaux sociaux en général, Facebook en particulier. Et d’expliquer pourquoi :
• Les élèves dépensent dans les réseaux sociaux une énergie considérable qu’il serait utile de rediriger au profit de l’école ;
• il existe un gisement important d’activités scolaires qui pourraient utilement concrétiser cette démarche ;
• par là les enseignants seraient incités à mieux connaître l’environnement social et culturel de leur public ;
• l’école capitaliserait l’expérience acquise par les élèves les plus compétents en matière de réseaux.
En conclusion cette citation de John Dewey qui devrait figurer sur les murs de toutes les salles des professeurs, qui dit qu’en bannissant de la salle de classe les sujets d’intérêt des élèves, les enseignants «remplaçaient l’enfant par l’adulte, et ainsi affaiblissaient la curiosité et la vivacité intellectuelles, supprimant l’initiative et tuant l’intérêt».
Pourquoi donc Facebook est-il banni des écoles? La question est en train de devenir triviale et je ne vois pas ce que je pourrais ajouter de vraiment utile à l’excellent billet de Mario Asselin qui fait, à mon avis, le tour de la question avec compétence.
Bien sûr au-delà des objections rationnelles nous savons qu’il y en a de moins aisées à cerner. Nicholas Bramble ne cite que la peur mais il est facile de deviner d’autres sentiments, d’autres appréhensions. Méfiance envers ces technologies que semblent maîtriser les jeunes, incompréhension d’un mode de communication qui n’est pas le nôtre, déception de voir les adolescents négliger les valeurs sur lesquelles repose notre vision du monde et puis, toujours présent hélas, ce vieux fonds de croyance en la rédemption par la souffrance : si ça leur plait ça ne peut pas être bon pour eux, ça ne peut pas les aider à grandir.
Cependant  dans le propos de Nicholas Bramble une petite phrase m’a fait dresser l’oreille :
« Comment les enseignants peuvent-ils introduire les réseaux sociaux dans la salle de classe? ». L’idée c’est bien que la salle de classe – quand bien même ce ne serait qu’une métaphore – est l’ultime lieu de l’enseignement, cadre indépassable de la formation. Face à cela nos élèves se constituent avec Facebook un réseau social souple où des structures provisoires, éphémères, aux limites incertaines serviront le temps d’un évènement, d’une fête, d’un concert, … On voit comment deux mondes ici s’opposent ou plutôt se croisent dans l’indifférence.
Cette phrase, plus haut dans le texte, va dans le même sens  : « Les éducateurs devraient cesser d’imaginer des façons de réprimer la formidable énergie intellectuelle et sociale que les jeunes investissent dans ces médias et commencer à envisager des façons de rediriger cette énergie, afin qu’elle soit dépensée dans la salle de classe plutôt qu’à l’extérieur. ». L’adulte compréhensif mais lucide se doit de faire entendre la voix de la raison : ce qui est important c’est ce qui se passe en classe, c’est là que vous construisez votre avenir. Laissez tomber les futilités.
Ne croyez-vous pas qu’il faut inverser la perspective : Facebook sera utilisé comme instrument si l’activité des élèves les incite à y recourir, si l’organisation de l’école le sollicite? Dans l’intervalle le risque majeur n’est-il pas d’augmenter l’incompréhension mutuelle? Franchement, si j’étais Mark Zuckerberg je ferais un procès à tous ces gens qui essaient de ruiner mon entreprise auprès des jeunes en en rendant l’usage obligatoire en classe.