Séquence Poésie : Victor Hugo nous parle de Facebook

Il est souvent de bon ton de s’en prendre à Facebook et autres réseaux sociaux en moquant les usages de leurs adhérents ou, mieux encore, en dénonçant les dangers de leurs pratiques sociales virtuelles qui risquent fort de venir interférer dans le réel avec fracas si l’institution ou les parents n’y prenaient justement garde, tenant par principe à l’écart de ce danger les gentils chérubins. Que les âmes naïves et enfantines qui risquent de se livrer impudiquement au regard indiscret des curieux et des prédateurs réticulaires de toutes sortes soient donc tenues à l’écart. Tous aux abris, dans le giron de nos chaumières, de nos us éprouvés, et de leurs outils patinés par le temps, certifiés conformes. Ah, les vertus de la relation épistolaire et de la calligraphie, des conversations à huit clos d’un côté, téléphonique pourquoi pas, concession à la modernité, et des propos de taverne ou de marchés à l’opposé. Les mérites de l’intimité conjoints à ceux d’un espace public codifié et normé. Voilà peu ou prou le propos, un rien papier remâché.

Je crains pourtant que ce tableau ne soit mal brossé et que la solution du rejet, de l’embargo,  ne soit pas la plus appropriée, ni la plus réaliste au regard des pratiques actuelles. Mais voyons plutôt.

Il y a tout d’abord un fade relent de technophobie derrière cette affaire, tapie comme l’anguille sous la roche, bon teint toutefois, le menton un rien levé et le sourcil aussi, le droit. C’est qu’il s’agit d’usages nouveaux, et populaires, beurk, qui appètent d’autant peu qu’ils confèrent une autonomie coupable aux usagers, et leur permet de venir grossièrement fouler de leur mots disgracieux et maladroits les prébendes expertes de ceux qui savent et ont le droit de savoir, de ceux qui ont le pouvoir aussi, qui se voient exposés au risque de se trouver plus accessibles, voire sollicités, directement, on croit rêver. Et quoi, pourquoi pas même imaginer que les professeurs aient des relations extrascolaires et virtuelles avec leurs élèves, plus grave encore, extra-curriculums, autant dire, incongrues et socialement répréhensibles ?

Mais il y a aussi le délit d’opinion légère. C’est que toute cette entreprise suinte sa futilité, sa vacuité. Pire, il y aurait comme un côté plaisant à la chose, autant dire, inutile et à l’opposé du sérieux que l’étude exige

Bien sûr, il y a de cela. Mais pas seulement.

Car au-delà de la critique à l’emporte pièce de l’outil se pose bien celle de son usage qui mérite que l’on s’y frotte un rien avant de s’y piquer pour de bon. Il convient en effet d’apprendre, là encore. Et oui, l’école se doit de se plier à l’exercice d’apprentissage de ces réseaux, et d’expliquer par exemple les subtilités de la diffamation, les délicatesses des photos ou des propos embarrassants qui, s’il sont maniés avec un clavier en guise de lance à incendie, risquent fort de se retourner vers celui qui les produit.

Les jeunes ne pensent pas toujours en effet au poids de leurs mots, à leur force. Qu’on leur dise donc, ils demandent à apprendre ! Et à cela rien de neuf. Rien du tout. Seul l’outil est nouveau, et il permet certes d’arroser à la ronde, au-delà bien souvent de ce que pensent les jeunes, dans l’espace comme dans le temps, car les mots collent au réseau, longtemps, et sont repris parfois, se reproduisent, échappant totalement à leur créateur. Une mise  en garde s‘impose donc. Certes. Mais elle s’imposait déjà hier, avant que Facebook n’occupe le devant de la scène. Il s’agit pour l’école, pour les parents, de mettre en garde, d’expliquer. De former. Pas d’interdire (comme dans mon école, mais glissons…).

Et Victor Hugo l’avait pressenti, avant même d’ouvrir un compte sur Facebook (inutile de chercher son profil) !

Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil ! – Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas… –
Ecoutez bien ceci :

Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille au plus mystérieux
De vos amis de coeur, ou, si vous l’aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez que l’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
– Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle ! –
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et caetera,
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l’homme en face,
Dit : – Me voilà ! je sors de la bouche d’un tel. –

Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel.

Victor Hugo

Recueil – Toute la lyre.