Esprit d’escalier (2) – Literacy

Skhole.fr est un blog très intéressant que je lis régulièrement bien que je n’en partage pas toujours les conclusions. A l’automne 2009 on pouvait y lire une interview de David R. Olson où étaient abordés des sujets qui nous tiennent à coeur. M. Olson est psychologue et travaille depuis des années en sciences cognitives autour de questions liées à la culture écrite. Il a écrit un livre qui fait référence en la matière, ouvrage paru en Français sous le titre L’univers de l’écrit (Retz, 1998 –  lire ici l’analyse qu’en fait la revue Sciences Humaines).

L’objet central du billet de skholé portait sur les conséquences attendues de l’extension du numérique dans nos sociétés sur la lecture et l’écriture. Il n’est bien sûr pas question de remettre en cause la thèse principale défendue par M. Olson. Je n’ai clairement pas les compétences attendues pour ce genre d’exercice. Cela dit à la lecture de l’interview un ou deux points de détails m’ont semblé mériter un commentaire.

Lorsque M. Olson  mesure l’impact des technologies de l’information et de la communication en terme de « literacy » il pose que « les grandes transformations ont été le reflet de la création des différents systèmes d’écriture (sous toutes leurs formes) et de l’invention de l’imprimerie ». L’écriture a eu un impact en modifiant notre rapport au langage et l’imprimerie en « permettant à chacun, ou presque, de devenir un participant du discours ». Là je l’ai trouvé un peu optimiste. L’imprimerie a abaissé le coût de la production et de la diffusion de l’écrit. Cela dit la presse est longtemps restée un instrument cher et la diffusion de l’écrit demandait la connaissance de réseaux de diffusion. Autrement dit les personnes susceptibles de participer à la vie culturelle avec l’espoir de toucher un auditoire relativement large était très réduit. Il y a démocratisation en ce sens que l’élite s’élargit mais sans vraiment  sortir d’un cercle étroit. L’histoire agitée des presses clandestines montre que l’équipement lourd, nécessaire pour publier, reste un handicap là où la liberté d’expression n’est pas réellement garantie. Quant à la pratique de l’écriture elle ne s’en est guère vu modifiée. Même la machine a écrire bon marché n’a jamais jouit d’une réelle popularité.

Donc quand M. Olson se pose la question de ce que la numérisation apporte à la culture écrite je crains qu’il ne faille le soupçonner d’un peu de mauvaise foi (j’espère qu’il me le pardonnera).

La numérisation a réussi à généraliser l’usage du clavier comme outil de production de l’écrit. 1% des jeunes n’ont jamais navigué sur le net ce qui veut dire que, au moins,  99% d’entre eux est capable d’utiliser un clavier pour produire du texte. Le SMS a étendu la pratique jusqu’à modifier la forme même  du langage écrit. Pensez-vous vraiment que l’usage d’abréviations plus ou moins phonétiques et de smileys ne modifie pas le type d’attention que les jeunes rédacteurs déploient envers l’écrit? De plus, la communication écrite devenant encore plus présente l’alphabétisation est plus que jamais indispensable tout en étant loin d’être suffisante. Il ne s’agit plus seulement de déchiffrer les textes mais aussi d’être en mesure de le situer dans l’ensemble de la production d’écrits, tous supports confondus. Lisez les publicités en essayant de les prendre vraiment au pied de la lettre comme si vous ne saviez rien de l’arrière-plan culturel qui les sous-tend, juste pour voir…

Autre apport du numérique : la plus grande plasticité du texte. Dans « La machine univers » (Seuil, 1992) Pierre Levy avait montré comment l’usage du traitement de texte permettait la composition par morceaux et autorisait un nombre infini de modifications. Le besoin de penser le document presque totalement avant de se lancer a disparu. Je peux rédiger des morceaux ici et là puis composer ultérieurement, voire en récupérer de plus anciens. De plus le document est publié sur Internet n’est plus définitif. Ajout, rectifications et mises à jour peuvent continuer aussi longtemps que l’auteur le désire.

L’hypertexte fait aussi partie de ces nouveautés issues du numérique qui entraînent une pratique différente et une autre perception du document. Dans un premier temps il était possible de ne voir dans le lien hypertextuel qu’une variété de la notice bibliographique ou de la note de bas de page, sauf qu’au lieu d’une référence se trouve le document lui-même. Si pour certains cela s’est révélé un outil remarquable pour d’autres c’était surtout une distraction ; et de courir d’un lien à l’autre jusqu’à perdre le sens même du document initial. Il a fallu prévenir les élèves contre ce genre d’excès, le succès a été limité. Cela dit le texte ici n’est plus qu’un morceau, un moment d’une documentation plus vaste. La lecture d’un texte numérique n’est pas celle d’un texte imprimé. Il demande de nouvelles compétences, une attention différente, une concentration plus rigoureuse.

Et ce ne sont là que quelques exemples rapidement présentés. De nombreux travaux universitaires ont déjà creusé la question. On pourrait continuer en s’intéressant aux moteurs de recherche, aux réseaux sociaux, à la mise en commun d’informations, aux documents établis en coopération, sans parler d’usages émergents dont les conséquences sont encore difficiles à envisager. N’est-ce le rapport même de la civilisation à l’information qui est en train de changer ?

Bref, j’ai naïvement tendance à penser que nous avons là, et déjà en place, une évolution d’une importance comparable à celle de l’imprimerie. Il y a potentiellement dans tous ces développements un puissant facteur de changement culturel à l’oeuvre. Si toutes les implications n’en sont pas encore bien visibles il est cependant difficile de n’en pas voir les prémices. Prenons l’exemple du crowdsourcing, un phénomène qui a déjà fait l’objet de nombreux débats, et qui me semble essentiel. Ses créations tiennent leur qualité  moins à la compétence des producteurs qu’à leur nombre : le crowdsourcing, responsable de la wikipedia comme de nombre d’entreprises commerciales. Sous sa forme informelle et civique il peut aussi donner naissance à des synthèses d’informations utiles. Voir, par exemple, celle qui débouche sur l’embarras de l’OMS dans les mésaventures médiatiques de la grippe aviaire telles que les présente avec humour Francis Pisani.

Mais M. Olson n’y croit pas :   « Il faudra toujours des personnes sérieuses et réfléchies pour faire quelque chose de l’information disponible ». La « sagesse des foules » ne fait manifestement pas parties de ces idées auxquelles l’interviewé accorde quelque crédit. Il serait tout à fait injuste de supposer qu’un universitaire renommé puisse volontairement donner des faits une interprétation malveillante. Le plus probable c’est qu’il y a là quelque chose de simplement impensable, au sens strict du terme.

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