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Que peut signifier plus d’autonomie pour les établissements scolaires?

3 février 2011

Laisser plus d’autonomie aux établissements scolaires représente une rupture avec la tradition de la fonction publique. Et si c’était la meilleure voie disponible pour sauver le service publique d’enseignement ?

S’il s’agit bien d’une idée de gauche, le concept d’autonomie « est devenu, dans le monde de l’éducation nationale, un concept qui fait débat, dessinant des clivages. Il est  largement défendu par la majorité présidentielle actuelle », écrit le blog Educde La Provence. En revanche, ce concept est combattu « par un grand nombre de syndicats d’enseignants et les délégués éducation des partis d’opposition ».

En annonçant en catimini l’extension du « programme Clair », qui confie une grande autonomie de gestion aux établissements, à plus de 2 000 collèges et écoles à la rentrée 2011, le gouvernement s’est attiré les foudres de la blogosphère.

Sur Marianne2, Francis Daspe et François Cocq, deux militants de gauche, proposent une analyse intitulée « Lautonomie se situe au cœur même de lidéologie néolibérale« . Pour eux, confier des pouvoirs au niveau local, c’est faciliter « l’ingérence des pouvoirs locaux et des intérêts privés (élus, chefs d’entreprise et notables de tout ordre) dans le fonctionnement de l’école ».

la Toile de l’éducation du Monde (19/1/2011)

L’autonomie n’est pas simple. Tremeur l’avait déjà montré en abordant la question, ici, dans ce blog.

Appliquée aux élèves elle pose plus de questions qu’elle n’apporte de solutions. Appliquée aux établissements ça devient un sac de noeuds. La question, telle qu’elle se présente sur la Toile de l’éducation n’est pas de savoir si c’est efficace ou pas, ce qu’on peut en attendre ou en craindre, c’est de savoir si c’est ou non de gauche.

L’idée de base semble être que si cette idée plaît au gouvernement elle est forcément de droite. La dessus il suffit de lui accoler l’étiquette néo-libérale et son compte est réglée. L’autonomie n’est plus qu’un instrument grâce auquel les établissements scolaires seront livrés sans défense au Grand Capital pour lui fournir un contingent de  prolétaires pré-asservis.

Est-il possible d’envisager les bons et les mauvais aspects de la question, de naïvement poser le problème d’une manière différente?

L’Éducation nationale est une structure massive, lente à réagir aux changements, traitant son environnement comme s’il était homogène en régulant et normalisant. La structure est lourde, sa hiérarchie est rigide, plus prompte à demander à la base de changer qu’à accepter elle-même de se mouvoir. Génétiquement encombrée d’une résistance naturelle au changement elle y ajoute en ce moment la nécessité politique de se concilier des électorats d’un conservatisme croissant. Or la voilà aujourd’hui confrontée à des défis de plus en plus nombreux et d’une intensité croissante. En vrac et parmi les plus pressants : la croissance des inégalités engendrées par l’école, l’évolution rapide des TIC, le changement qualitatif des emplois offerts sur le marché du travail, la mondialisation de l’économie et de la culture, les menaces sur l’environnement qui doivent être considérées au niveau global, etc. Y aura-t-il, pour notre vieille maison d’autres issues possibles qu’une rupture ou un effondrement?

L’autonomie des établissements peut-elle présenter une opportunité pour le maintien d’un service public d’enseignement? En laissant la liberté des choix tactiques à l’établissement scolaire on lui offre la possibilité d’évoluer en fonction de son environnement et d’adapter ses ressources aux besoins. On lui permet de proposer aux élèves des parcours d’apprentissage adaptés. On l’autorise à fonctionner en faisant participer toute la communauté scolaire aux décisions,… Si cela était réellement possible je ne vois pas en quoi une telle évolution pourrait nuire aux élèves?

Évidemment ce faisant on rompt avec un concept actuellement central pour l’Éducation nationale française : le collège unique et l’idée d’une éducation identique pour tous garantissant aux plus défavorisés des chances égales à celles du reste de la population. Est-il si difficile de voir que ça ne marche pas ?

Plus ennuyeux, d’une part on donne à l’établissement scolaire plus de prise sur son fonctionnement, plus de libertés dans les initiatives, en même temps on l’isole de l’environnement protecteur d’une structure nationale. Pire encore on met les établissements scolaires en état de concurrence.

Notons d’abord que cette situation ne se présente que si de manière concomitante on se débarrasse de la carte scolaire. Ensuite cela suppose qu’il n’existe aucune cohérence du tissus professionnel des enseignants et que chacun s’efforcera de capter les élèves les meilleurs et les plus faciles au détriment de voisins plus mal lotis.

Il existe cependant d’autres possibilités. L’État même s’il n’est plus dans la logique paranoiaque du contrôle omnidirectionnel peut néanmoins travailler à compenser les inégalités entre établissements en proposant une aide financière et technique. Cela suppose que le gouvernement s’attaque aux inégalités de manière volontariste. Même le très libéral Economist signale que cela passe par l’éducation et que, dans ce domaine, on ne fait pas le maximum :

…the right way to combat inequality and increase (social) mobility is clear. First, governments need to keep their focus on pushing up the bottom and middle rather than dragging down the top: investing in (and removing barriers to) education, abolishing rules that prevent the able from getting ahead and refocusing government spending on those that need it most. Oddly, the urgency of these kinds of reform is greatest in rich countries, where prospects for the less-skilled are stagnant or falling.

The economist

22 janvier 2011

Editorial : The Rich and the Poor

Rien ne devrait interdire aux établissements de se grouper en réseaux en fonction d’intérêts communs, de public identiques ou de projets pédagogiques parallèles. Des établissements qui se connaissent des parentés peuvent échanger des pratiques, des idées, des documents – ça se fait déjà – mais aussi du personnel, des élèves, des méthodes pédagogiques, du matériel,…

La question reste surtout celle de la capacité de rupture. Un établissement peut-il rompre avec une logique pluriséculaire, une équipe pédagogique peut-elle se proposer des modes de fonctionnement radicalement différents, les chefs d’établissements peuvent-ils se convertir à un style de management mieux adapté? L’autonomie de l’établissement scolaire ne peut produire des résultats positifs que si elle est pensée comme une opportunité et non un abandon et que si la majorité des acteurs l’investissent pleinement.

Existe aussi le risque que l’Éducation nationale accorde l’autonomie sans pour autant lâcher les aspects les plus tatillons de la réglementation et du contrôle. On peut craindre aussi que dans les collège, les lycées ou les lycées professionnels on ne perçoive que la partie la plus superficielle de ce changement et que l’on continue à y travailler dans le même état d’esprit que précèdemment. Le scénario catastrophe serait la poursuite de la même trajectoire sans les rares avantages que procurent la situation actuelle.

L’autonomie des établissements est susceptible de laisser le champ libre à des innovations pleines d’avenir. Il, dans le même temps, est évident qu’elle peut déboucher sur des divergences importantes quant à la manière de régler les problèmes pédagogiques et administratifs. La question est que personne n’est vraiment capable d’affirmer aujourd’hui ce que sera l’environnement social et économique dans une dizaine d’années. La multiplicité des expériences peut donc se révéler un atout plus qu’une gêne.

Les défenseurs de l’école républicaine et les critiques de la fonction publique débouchent finalement sur des opinions aussi parallèles que préjudiciables : soit les enseignants ne sont pas en mesure de prendre des initiatives, ce sont des fonctionnaires dont le salut réside dans la routine, soit ils ne peuvent être à l’origine de l’innovation, l’initiative individuelle ou locale créant des différences, donc des inégalités. Pour les uns il faut maintenir l’école dans le giron de l’État seul garant de son caractère républicain, laïque et égalitaire, quitte à payer cela d’un immobilisme mortel. Pour les autres le salut réside dans le passage de relais à l’entreprise privée, seule susceptible d’avoir le dynamisme nécessaire pour relever les nouveaux défis. On connait le risque. Celui d’une école encore plus inégalitaire où les catégories de jeunes dont la formation ne présenterait pas d’utilité économique à court ou moyen terme se verraient confiés à des organismes caritatifs, des ONG ou les restes de l’Éducation nationale.

Existe-t-il une tierce solution qui renoncerait à la lourdeur d’une administration centralisée tout en profitant de ce que nous savons aujourd’hui de la puissance des réseaux? Les instruments existent, reste à mobiliser les acteurs. A l’autonomie des établissements correspondrait un changement en profondeur du métier d’enseignant : plus d’initiative, plus de liberté dans le cadre d’une équipe pédagogique plus cohérente. Est-ce possible ? Pouvons-nous affronter un tel défi dans un contexte de réduction des moyens et des ambitions? Avons-nous la capacité d’adopter une attitude plus volontariste? Saurons nous penser en dehors des ornières? Qu’en pensez-vous ?

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4 commentaires leave one →
  1. 6 février 2011 08:32

    « le collège unique et l’idée d’une éducation identique pour tous garantissant aux plus défavorisés des chances égales à celles du reste de la population. Est-il si difficile de voir que ça ne marche pas » ?

    Ce n’est pas le collège unique qui ne fonctionne pas. Il n’a JAMAIS été appliqué!

    Le collège est resté un « petit lycée », ce qui « tue » toute perspective d’application d’un VRAI collège unique SPECIFIQUE.

    Deux exemples démontrant que le collège est un « petit lycée » et qu’il n’a RIEN d’unique:

    – les emplois du temps sont calqués sur ceux des lycées d’Enseignement Général
    – les programmes préparent les élèves au LYCEE d’enseignement général
    – les langues enseignées sont celles des lycées, dont l’allemand par exemple.

    (La deuxième langue parlée en France est l’arabe mais elle, on ne l’enseigne pas. Pourquoi? Pour respecter la TRADITION universitaire et élitiste français consistant à préparer les collégiens au lycéé!)

    Amitiés et bravo pour ce blog!

    Christophe
    http://www.profencampagne.com

    • jp.jacquel permalink*
      6 février 2011 18:32

      Merci pour l’appréciation et tout à fait d’accord : le collège est conçu comme un petit lycée, même organisation, mêmes matières et réhabilitation du brevet comme un petit baccalauréat.
      Ce qui me gène dans cette histoire c’est le côté normalisateur du concept de collège unique. Un même moule, un même produit et on taille ce qui dépasse, sans s’occuper de ce que l’on avait au départ. Je sais qu’il y a des raisons à l’origine et une volonté d’émancipation sociale, mais l’enfer peut être pavé des meilleurs intentions. Je ne suis pas un fanatique du multiculturalisme mais en ce moment la défense du modèle d’intégration à la française fait un peu trop penser à l’Europe d’avant-guerre.
      Autre aspect sur le collège unique, il y a en ce moment une idée qui ne me semble pas mauvaise à propos du collège : le rapprocher de l’école primaire. Le revers de la médaille c’est que l’on risque ainsi de retrouver l’état d’esprit qui était celui des classes de certificat d’étude d’avant le collège unique. Avec le brevet des collèges un élève de niveau moyen peut honnêtement terminer ses études et partir travailler. Le problème c’est quand même que l’on a besoin d’une élévation sensible du niveau de tout le monde compte tenu de l’évolution du contexte au sens large. Il me semble que séparer trop radicalement le collège d’une poursuite d’études me paraît aussi un peu dangereux.
      Enfin ce sont plus des questions que des réponses.
      Amitiés et à bientôt

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