Suggestion pour une formation du citoyen adaptée à un nouveau contexte

Le système de valeurs sur lequel repose notre enseignement du civisme et de la démocratie n’a rien perdu de sa validité mais n’a plus la même pertinence dans le monde qui se met en place. Il est temps de préparer nos élèves à penser ce qui sera demain le politique. La proposition ci-dessous n’épuise pas le sujet mais propose simplement une voie possible d’actualisation.

La formation du citoyen tient une place importante dans les objectifs de l’éducation. Il ne s’agit pas seulement d’expliquer les mécanismes de la République et de la Démocratie, c’est aussi former un individu libre et autonome, lui proposer des instruments de compréhension du monde dans lequel il vit. Plusieurs disciplines peuvent concourir à cette éducation de l’honnête homme : la philosophie, la littérature et l’histoire, pour ne citer que les plus évidentes.
Internet est-il susceptible de modifier notre perspective sur ce sujet? C’est, bien sûr, plus du côté des pratiques de communication que des méthodes pédagogiques que l’actualité nous invite à regarder. Lire la suite

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Quelques nouveautés introduites par Internet et ce que cela change pour l’école – 3/ Enseigner

Face à ce qui est plus un changement de société et d’économie que la simple apparition d’un nouvel outil comment doit se comporter l’école? Quelques idées sur le comment et le quoi enseigner.

Un monde nouveau se dessine. Il ne pourra pas plus que les précédents se dispenser de former les jeunes. La situation qui fut à l’origine de l’école que nous connaissons se présente de nouveau aujourd’hui. Il faut d’une part former des agents économiques adaptés à un nouveau contexte et de l’autre leur donner les moyens de comprendre le monde et d’y tenir leur rôle de citoyen.

La 2e partie de ce (trop) long billet posait qu’internet est le support d’une révolution industrielle en cours. Quelque soit le métier que nos élèves exerceront ils seront liés au réseau. Leur place dans la société aussi bien que leur activité civique passeront aussi par internet. Plus qu’un simple outil celui-ci tend à devenir un aspect de la réalité, une facette du monde. C’est donc à au moins deux titres que l’enseignement doit considérer la toile : d’une part comme outil de formation, d’autre part comme objectif, former les futurs habitants de ce nouvel environnement. Lire la suite

Quelques nouveautés introduites par Internet et ce que cela change pour l’école – 2/ Pratiques

Quittons le domaine des grandes idées et voyons quelques une des nouvelles pratiques sociales et économiques qui sont nées avec internet.

 

Dans le prolongement de la première partie on peut voir nos pratiques du réseau sous deux angles : les noeuds, d’une part, les flux de données de l’autre. Je vous propose quelques aspects qui me semblent importants, liste incomplète, bien sûr, aussi partielle que partiale et qui appelle donc vos critiques et vos suggestions.

Côté acteurs du Web

Données individuelles

Toutes les informations que nous mettons sur le web sont plus ou moins récupérables. La discussion sur la frontière de plus en plus mouvante qui sépare vie public et vie privée se poursuit. Au long de cette discussion paraît se creuser un fossé entre générations. Les adultes tiennent à préserver leur intimité refusant de livrer à l’État, aux entreprises privées et au public en général des informations qu’ils jugent confidentielles. Les plus jeunes trouvent que les avantages qu’offre le web valent bien le sacrifice.

Ainsi entrer dans le jeu du web suppose que vous acceptiez le statut de personne publique. Avant vous étiez obscur et discret, on ne savait rien de vous et votre opinion n’intéressait personne. Aujourd’hui vous pouvez la publier et la faire circuler. Fin de l’anonymat et fin de l’obscurité. Un statut jusqu’ici réservé aux riches et aux puissants est maintenant à la portée du premier blogueur venu. Dans ce cadre notre identité prend alors toutes les caractéristiques d’une marque. A nous de la faire connaître, d’en prouver la fiabilité et l’utilité. Lire la suite

Michel Serres

Michel Serres a publié dans le journal Le Monde en date du 5 mars un article remarquable. Pourtant, malgré la modernité du propos, accordée à celle du sujet, le philosophe tombe dans un travers classique : la généralisation.

Je fais partie des admirateurs quasi inconditionnels de Michel Serres, j’apprécie sa lucidité et sa largeur de vue, j’aime son optimisme lucide qui tranche avec l’inquiétude lugubre de tous ceux qui voient une menace poindre chaque fois que demain s’efforce d’être différent d’hier. Le texte que Le Monde a publié dans son édition du 5 mars est un modèle de ce que Michel Serres sait faire de mieux, un propos à la fois large et pédagogique, intelligent sans jargon. Ce qu’il y met en évidence est d’une importance capitale et cependant trop largement ignoré : nous vivons un temps de mutation aux conséquences inouïes.
Cela étant dit, puis-je m’autoriser un minuscule bémol? Spécifiquement, quand Michel Serres déclare :

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années soixante-dix. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace. Né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.

Il y a là, me semble-t-il, une bonne part d’illusion. C’est accorder à la génération qui fréquente écoles, collèges et lycées une homogénéité que l’expérience quotidienne est loin de confirmer. L’espérance de vie, par exemple, continue d’être liée aux conditions économiques (1). Pour certains de nos jeunes contemporains la connaissance du monde ne dépasse pas le quartier ou le village. L’idée que la modernité progresse d’un même pas à tous les étages est confortable mais trompeuse.

Dans le domaine de la communication et, singulièrement, de l’accès à internet, on pourra se réfugier dans la conviction que les différences entre individus sont liées aux seules conditions économiques : la fracture numérique. C’est là aussi un leurre. C’est ignorer les efforts incroyables que des jeunes de milieux plus que modestes déploient pour accéder à internet, tandis que des familles aisées, très attachées aux valeurs traditionnelles, éloignent volontairement leurs enfants d’un réseau diabolisé. C’est souvent aussi l’attitude d’une école qui ne s’avance que doucement dans la modernité. Elle conforte les élèves les plus intimidés par les aspects technologiques quand les autres, loin de l’école hélas, s’y jettent à corps perdus.

Les jeunes sont différents les uns des autres et cette différence est accentuée plus que jamais par le monde dans lequel nous vivons. Leur désir de conformité fait illusion car il se limite au groupe, à la tribu. L’origine sociale, les ressources économiques et les mécanismes d’adhésion à un groupe de référence et à une communauté de pairs continuent d’être efficaces et prépondérants. Le jeune que décrit Michel Serres est, finalement, très minoritaire.

Cependant nous avons l’habitude et le besoin d’envisager nos contemporains sous l’aspect de groupes compacts et cohérents. La catégorie des jeunes nous est utile, car facilement identifiable. Ils sont dans les lycées et collèges, ils sont insolents et potentiellement dangereux et ils passent leur temps les yeux fixés à un écran et l’oreille collée à un téléphone portable. L’enseignement a pris l’habitude d’aborder le problème des jeunes de cette manière, une catégorie a priori homogène aux habitudes bien repérées. Pour eux on définit des programmes, des examens et des procédures pédagogiques. Il y a un travail de standardisation nécessaire au bon fonctionnement de l’Éducation nationale, l’école s’adresse à un groupe, pas à des individus.

La perspective que déploie Michel Serres est fausse et il sera trop facile à ses détracteurs d’en désigner les manques. Elle fait l’économie de la complexité du monde et de la variété de la jeunesse, l’une comme l’autre devrait nous rappeler sans cesse que l’avenir ne sera pas le simple prolongement du présent. Cette façon de voir les choses se justifiait pleinement il y a encore trente ans et lécole moderne reposa dessus dès l’origine. Aujourd’hui les technologies de la communication permettent une plus grande individualisation de l’enseignement, un repérage plus fin des savoirs et des compétences de chacun, mais aussi de ses lacunes. Peut-être est-il temps de construire une école destinée à des personnes venues pour apprendre ce dont elles ont besoin à la place de celle qui s’adresse à des classes auxquelles on enseigne des contenus formatés.

(1) Aux Etats-Unis la différence d’espérance de vie entre riches et pauvres peut atteindre 30 années (Peter Aldhous – Neighbourhoods that Can Kill – New Scientist, n° 2743, 16 janvier 2010, p. 6)

Extreme parenting? Vous traduisez cela comment en français ?

Quand nos élèves ne sont pas à l’école où sont-ils, que font-ils et cela nous importe-t-il? En général ils sont avec leurs pairs, et c’est le plus souvent ce qu’ils préfèrent ; chez les parents ou dans un garage, dans la rue ou sur Facebook, ils “socialisent”, activité formatrice et qui jouera un rôle considérable dans leur développement ultérieur. Autre lieu d’influence : les médias et bien sûr la télévision qui nourrit leur imaginaire pour le meilleur et pour le pire. Enfin ils peuvent être avec leurs parents et de tous ces milieux, c’est le seul avec laquelle l’enseignant puisse dialoguer, le seul qu’il puisse influencer, d’où, peut-être, une légère surestimation de son importance réelle dans les conversations de salle des professeurs.
Qu’attendons-nous en fait des parents? Si vous n’avez pas passé ces derniers mois sur une île coupée d’internet, donc du monde, vous devez connaître Amy Chua, la “Tiger Mother”.  Cette mère sino-américaine a occupé une place de choix dans plusieurs médias à travers le monde. Mme Chua est professeure de droit à Yale, elle a précédemment enseigné dans d’autres universités prestigieuses, elle est l’auteure de deux livres de politique internationale unanimement salués par la critique : “World on Fire” (traduction française “Le monde en feu : Violences sociales et mondialisation” – Paris, Seuil, 2007) et Day of Empire : How Hyperpowers rise to global dominance (Doubleday, 2007).

Tout commence avec un article du Wall Street Journal annonçant un nouveau livre “Battle Hymn of the Tiger Mother” (Bloomsburry) dans lequel elle explique comment et pourquoi les mères chinoises sont nettement plus efficaces que les occidentales : elles ne laissent pas leurs enfants être médiocres, elles ne les autorisent pas à perdre leur temps a des amusements scolairement inutiles, elles choisissent leurs activités extrascolaires et ne leur permettent pas de ne pas jouer du violon ou du piano. La réussite scolaire est pour les parents chinois la preuve d’une éducation réussie. C’est ce que dit Mme Chua. Son dernier livre n’a donc rien à voir avec la géo-politique mondiale et moins encore avec la diplomatie. Vous trouverez ici un bon résumé de ce qu’il faut savoir sur elle ainsi que certains des commentaires qui ont accompagné la parution de son livre. Lire la suite

Paradigme ou modèle ? Trois propositions pour l’école de la société du savoir

Le paradigme éducatif est remis en question et la réflexion avance sur ce sujet. Il est peut-être temps aussi de commencer un travail d’élaboration d’un nouveau modèle autour de modalités pratiques. Ici trois propositions, trois interrogations plutôt, sur la formation continue, les lieux d’enseignement et la formation des enseignants.

C’était le sujet du premier billet paru sur ce blog, il y a juste un an. Depuis nous avons eu le plaisir de le voir gagner un public, certes encore modeste mais en progression régulière et dont les encouragements nous ont fait un plaisir immense. Comme pour beaucoup de blogueurs, je pense, Solution de Continuité a été surtout pour nous un lieu où “réfléchir à haute voix”. Ce ne fut pas le point le moins étrange précisément que de voir évoluer nos réflexions. Partis d’une perspective résolument centrée sur les TIC et l’école nous avons vu rapidement la pédagogie et la personne de l’enseignant réclamer leur place légitime.
Cela dit ce premier billet n’a rien perdu de sa pertinence et je voudrais, pour cette première bougie, revenir sur le sujet. L’école apparaît en crise et cette crise n’est plus seulement conjoncturelle elle est structurelle, systémique. Peu à peu s’impose l’idée que réformes et replâtrages ne suffisent plus et que c’est bien d’un changement global qu’il est question, un changement du paradigme éducatif lui-même.
Cependant la notion même de paradigme finit par faire obstacle. A travers cette perspective l’école reste un objet complexe dont il faut réassigner certaines modalités et certains objectifs. Le moment est peut-être venu d’aller plus avant et de s’interroger sur des modalités pratiques. Lire la suite

Légitimité des discours sur l’école, quelle place pour la parole des enseignants

Tout un chacun a quelque chose à dire sur l’école. Pour la plupart ces propos relèvent de l’opinion et ne sont que rarement influencés par la parole experte et le discours scientifique. Cette situation porte préjudice à l’école, quelle est la part des enseignants dans cette situation?

Car, c’est une autre constante des débats sur l’école, il y a en France, 62 millions de spécialistes de l’École. Car on est, on a tous été concerné par l’École. Mais cela ne fait pas pour autant des usagers (qui ont bien sûr le droit de donner leur avis) des experts. Or, tout se passe comme si toutes les paroles se valaient et si les questions pédagogiques et éducatives n’étaient que des questions de “bon sens” teintées de nostalgie et d’une vison mythifiée de l’école d’antan, en déniant l’existence même d’une parole experte. On voit cela assez bien avec toute la raillerie autour de ce qui est qualifié de “jargon pédagogique”. Comme si les enseignants étaient les seuls professionnels à qui on retirait le droit d’avoir un vocabulaire technique et spécialisé. Mais il est vrai que par ailleurs on a validé le fait qu’ils n’avaient pas besoin de formation pour enseigner puisqu’il suffit d’avoir la “vocation”.

Philippe Watrelot

 

Tout le monde a une opinion sur l’école, point que notre vénérable institution partage avec
Facebook. Le seul peut-être.

Pourquoi en est-il ainsi? Il n’y a évidemment pas une cause unique à l’origine de cette situation.
Les choses sont, là encore, complexes et intriquées. Peut-on, cependant, repérer quelques éléments forts?
En premier lieu chacun a une expérience individuelle de la classe, de l’école et de l’apprentissage. De cette époque nous gardons un attachement sentimental aux lieux, aux êtres et aux formes. Face à un monde qui change, pressé de lui donner du sens et convié à sa construction nous cherchons à établir nos opinions et ici les sentiments peuvent facilement devenir des convictions. Ceux qui sont parents souhaitent voir leurs enfants bénéficier de ce qui fut, quand eux-mêmes étaient jeunes, un enseignement de qualité. Normal, n’est-ce pas ?
D’autre part nous éduquons notre progéniture, de façon chaotiquement méthodique, mais autour d’axes, de principes que nous voulons centraux et dont nous espérons que nos enfants perçoivent la logique, la permanence, la véracité et le caractère positif. Dans cette voie, que nous supposons légitime, nous attendons de l’école qu’elle appuie et confirme nos efforts. Si ce n’est pas le cas nous nous sentons désavoués et il nous est plus que difficile d’admettre que ce sont nos principes, marqués au coin du bon sens et établis au travers d’une expérience durement acquise, qui sont en défaut. Logique, n’est-ce pas ?

Cela fait-il de nous des experts, comme le demande Philippe Watrelot ? Pas vraiment… En face de cela, où est la cohérence  du discours pédagogique? Je ne parle pas ici de l’Université mais de la réunion parents-professeurs. Lire la suite

PISA

La Finlande et la Corée du Sud obtiennent d’excellents résultats à l’enquête PISA. Or, leurs systèmes éducatifs sont radicalement différents. Cette situation peut-elle nous apprendre quelque chose de PISA et nous mettre en situation de dépasser l’image qu’elle donne des systèmes éducatifs ?

Il y a peu matière à commentaires en ce qui concerne la France dans les résultats de cette enquête sauf à constater que la situation n’a guère évolué depuis les précédentes si ce n’est dans le nombre croissant d’élèves en grande difficulté.

Pourtant ceux-ci, les commentaires, n’ont pas manqué et j’ai un peu honte d’ajouter le mien. Nous avons eu ceux, nécessaires, qui s’essaient à comprendre ce qui empêche notre système éducatif d’atteindre à de meilleurs résultats et ceux, moins nécessaires mais plus divertissants, qui invectivent et anathèmisent tantôt les fonctionnaires, tantôt les pédagogues, ici les élèves et là les parents. Le web 2.0 dans ce qu’il a de pire.

Certains commentateurs se sont intéressés à l’étude comparative des résultats selon les différents pays. Le fait que deux systèmes éducatifs, aussi différents que le coréen et le finlandais, arrivent à des résultats comparables ne cesse d’intriguer. A la recherche de points communs beaucoup insistent sur les critères sociaux dont , en priorité, l’homogénéité du tissus social. Les bons résultats de ces pays reposeraient sur la faible immigration et la forte adhésion de la société aux valeurs de l’école. Ces faits sont exacts mais, si ils expliquent en partie les excellents résultats des premiers du classement, ils n’expliquent pas la persistance de mauvais résultats dans d’autres pays, dont la France. Ce serait prétendre qu’il y a des problèmes insolubles, que les systèmes éducatifs ont des capacités d’adaptation par essence limitées . Il suffirait alors de mettre à l’écart ceux qui sont responsables de nos mauvais résultats plutôt que de chercher des solutions adaptées aux circonstances : typiquement établissons des examens d’entrée, en 6e, à l’école, en France. L’analyse des résultats montre que des pays qui ont des situations identiques (Allemagne, Pays-Bas) obtiennent de meilleurs résultats. La solution n’est donc pas là. Lire la suite

Autonomie


J’évoquais hier les conclusions d’Alain Ehrenberg tirées de son livre « la société du malaise », et la peur que l’auteur estime toute française et qu’il qualifie « d’inquiétude individualiste » de voir dans  la montée de l’individualisme le vecteur d’un délitement social.

Cette crainte somme toute légitime semble s’élaborer sur les bases d’une confusion. Tout d’abord entre le faux problème que constitue à ses yeux la cohérence de la société avec le vrai problème de la cohésion sociale. Ensuite entre l’autonomie telle qu’elle est perçue aux Etats-Unis, et sa conception française. On pourrait réduire sa pensée à cette formule : « l’autonomie unit les américains, elle divise les français ».

Voilà un point de vue pertinent qui donne une grille de lecture originale du handicap hexagonal à penser la question de l’autonomie.

L’autonomie dont parle Ehrenberg désigne des valeurs de choix et de propriété de soi en premier lieu. Ensuite, sur le plan de l’action, c’est la capacité à avoir des initiatives et à agir de soi-même.

Or il souligne combien en France cette capacité est perçue uniquement comme une « autonomie compétition », qui divise donc la société, puisqu’elle abandonne l’individu voire la société aux forces du marché. Alors que la même réalité est vue de l’autre côté de l’Atlantique comme une capacité de choix et d’équité, permettant à la personne de jouir d’une bonne santé mentale, de s’épanouir, de gagner en confiance. Or, la confiance en soi est un élément clé de la socialisation dans une société qui fait appel à l’autonomie. Elle est nécessaire dans une société qui valorise précisément la compétition, mais elle l’est aussi pour fonder la coopération. Et c’est là l’originalité d’Ehrenberg que de souligner ce point. Le concept de personnalité  occupe aux Etats-Unis la place que le concept d’institution, largement identifiée à l’Etat, occupe en France. Si les Etats-Unis institutionnalisent la personne, et veillent à la garantir de tous les assauts, y compris de ceux de l’institution (entendez l’Etat), en France c’est peu ou prou l’inverse. Le concept de personnalité pose problème puisqu’il pose le problème latent de la désinstitutionnalisation.

Mais c’est oublier précisément que la société change, car tant qu’on faisait appel à l’obéissance disciplinaire, on pouvait faire l’économie de la confiance en soi. Mais dans nos sociétés contemporaines ou la personne s’expose à davantage d’autonomie, à davantage de choix, les choses sont bien différentes. Et il n’y a pas lieu de voir ici une menace sur l’égalité (égalitarisme pourrait-on dire). Ehrenberg enfonce le clou en remarquant que s’il y a une inégalité sociale qui fait problème, c’est celle de la distribution des capacités personnelles. Et, ajoute-t-il, « on ne diminuera pas les inégalités de compétence en multipliant les statuts, mais en permettant à ceux qui les subissent d’être capables de saisir des opportunités ».

La question brûle les lèvres. Que fait-on pour contribuer à ce que ces opportunités soient saisies ? Ou encore : l’école s’en préoccupe-t-elle vraiment ? L’élève jouit-il d’une autonomie suffisante, parvenant à briser les rigidités d’un formatage éducatif dont le but semble plus de garantir les fondements de l’institution que de contribuer à développer les compétences de la personne ? Les nouveaux usages en vigueur, individuels et coopératifs, au travers des jeux multijoueurs en ligne, ou des réseaux sociaux par exemple, contribuent-ils à une désinstitutionalisation de la société, à livrer l’individu seul face à une compétition  exacerbée ? Ou bien lui garantissent-ils davantage de confiance en soi, de développer de nouveaux types de liens, de contribuer à développer de nouvelles capacités pour sa personne au travers de la coopération à laquelle il a accès précisément parce qu’il gagne en autonomie ?

Il est urgent de se poser ces questions, et nécessaire d’en envisager les conséquences pour l’éducation. Car elles sont grandes, et bousculent certaines idées reçues tellement bien établies qu’il va sembler pour certains parfaitement iconoclaste de les formuler. Qui veut commencer ?

Individualisme

S’il est une critique qui revient souvent à l’égard de l’usage d’Internet, c’est celle de contribuer à la montée de l’individualisme dont nos sociétés modernes seraient les victimes. Victimes, puisqu’il s’agirait là d’une menace pesant sur le lien social. Cette peur est diffuse dans la société, et largement présente chez nombre de professeurs ou de parents qui observent d’un œil soupçonneux l’usage des jeux vidéo et des réseaux sociaux en particulier.

La condamnation des pratiques solitaires ne date pas d’aujourd’hui, et elles finissent bien souvent au catalogue des infamies ou des pathologies…Ici comme hier, c’est l’artificialité qui est en cause, et l’exclusion de l’individu du corps social, son renoncement à son implication réelle et la fuite devant ses obligations, ses responsabilités et ses devoirs.

De grands noms de la sociologie moderne reprennent en creux cette critique. Ainsi de Zygmund Bauman, trop peu connu en France, auteur du concept de modernité liquide, qui s’en prend au mirage des réseaux sociaux et fustige l’illusion fétichiste d’Internet. Nous reviendrons plus tard sur certaines de ses critiques qui méritent qu’on s’y attarde. Ainsi du caractère pléthorique des informations aujourd’hui disponibles et largement diffusées. Elles sont si abondantes selon Bauman, qu’elles nuisent tout d’abord à l’approfondissement, mais surtout elles contribuent à rendre la vie plus « liquide », entendez plus incertaine et fugace, sans l’assise requise par le temps qui permet engagement et dévouement pérennes. Le fleuve a grossi, et son débit est tel qu’il emporte tout sur son passage, demandant à chacun comme une feuille portée par les flots de s’adapter et calculer au plus vite pour un gain immédiat, et accessoirement, de ne pas sombrer. Il y a dans tout cela un manque évident de racines, et le profit qu’en tire l’individu n’est que poudre aux yeux puisque dans le même temps, derrière l’illusion de ses relations et des liens qu’il a tissé à la hâte, ne se cache une entreprise de déconstruction sociale : « network is not community and communication not integration ».

Bauman, plébiscité dans les sphères alter-mondialistes, reconnaît ne pas avoir totalement rompu avec le marxisme, et, évoquant par exemple la globalisation dit que le problème pour la société face aux défis qui s’annoncent n’est pas de savoir ce qu’il faut faire, mais bien de savoir qui a le pouvoir et la volonté de faire ce qui doit être fait. On retrouve ici un écho à une conception politique du social très présente en France, qui fait du social le lieu des rapports des forces, de la lutte des classes (ancienne ou nouvelle), conception qui contribue à transformer tout obstacle en adversaire et à faire de la politique un moyen pour résister à la domination et non le vecteur de l’action.

Dans ce monde en lutte, Internet ne saurait être une solution. Pire, il pourrait même s’avérer nuisible, donnant à ses thuriféraires l’illusion d’une action, un substitut d’action n’ayant pour autre effet que de satisfaire leur bonne conscience.

Or un tout récent ouvrage du sociologue français Alain Ehrenberg intitulé « la société du malaise » vient donner un éclairage fort instructif sur ces questions.

Le directeur de recherche du CNRS pose comme postulat que la sociologie française (on pourrait au passage lui reprocher d’y avoir vu une spécificité strictement française) est imprégnée de l’idée que la société moderne serait victime d’une désinstitutionalisation des rapports sociaux. La société serait par contre plus articulée autour de notions psychologiques, autour de la subjectivité, de l’émotion. Or à cette translation correspondrait une augmentation synchronique de l’autonomie. En clair, martèle-t-il, le credo est que « la vraie société, c’était avant ». Comme si sous les assauts d’une radicalisation de l’individualisme, le lien social se déliterait, l’individu lui-même ployant sous le poids d’une responsabilité et d’épreuves trop lourdes pour ses frêles épaules, avec les risques que cela comporte. Après l’individu, le néant…

Or, par une comparaison entre l’individualisme américain et l’individualisme français, il récuse ce point de vue dans lequel il voit un malentendu et montre que nous faisons tout autant société qu’auparavant, mais que le lien social est désormais de plus en plus fondé sur l’accomplissement de l’autonomie, qu’on est donc ensemble à partir de nos autonomies et non contre elles. En clair, la société ne menace pas de disparaître, mais elle évolue, mute, et les rapports sociaux avec elle, qui font de l’autonomie, le fondement même du vivre ensemble comme aux Etats-Unis alors que ceci est perçu comme un drame en France.

Inutile de relire Tocqueville pour savoir combien la société américaine a su faire de la liberté individuelle un de ses ciments, quand à la même époque déjà se mettait en place en France la conception politique du social et la crainte chez les réactionnaires d’une dissolution du lien social face à la montée de l’individualisme issu de la Révolution, accompagnée du déclin de la solidarité, des repères, de la politique. Une crainte qui semble avec le temps avoir par contagion gagné une partie plus large de la population… La société est soluble dans l’individualisme en France, et depuis longtemps. Et les nouvelles technologies contribuent sans doute aujourd’hui à cette dissolution. Mais pour combien de temps encore ?

La question qui se pose à nous est en effet de se demander comment nous faisons société aujourd’hui et en quoi l’autonomie joue-t-elle. Mais surtout comment l’acception particulière du concept d’autonomie en France rend difficile pour celle-ci de trouver sa place dans la société et, partant, à l’école. C’est ce que nous aborderons dans l’article sur l’autonomie que je vous proposerai demain.